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Joca Seria : des livres au goût de Nantes !

Mille lieux sous les livres

Un livre, un lieu. Le titre de cette rubrique, chaque amateur de livres le porte en lui. Qui d’entre nous, en effet, n’a pas souvenir d’avoir découvert une ville, un lieu avec, en tête, dans le regard, les images et le ressenti nés d’une lecture.
Pareillement, des lieux paraissent avoir trouvé, à travers un livre, la voix, l’écriture qui leur confèrent une résonance particulière, une aura de « lieu littéraire ». Notre région offre, à cet égard, un gisement considérable. Il y a bien sûr la Loire, vallée d’écrivains, vrai ruban d’écriture, mais les grandes métropoles, les bocages au nord et au sud du fleuve, la large façade maritime ont aussi leurs mots à dire, à lire.

Inaugurer cette rubrique en allant visiter les éditions Joca Seria, nichées dans le vieux quartier nantais de Sainte-Anne, c’est d’emblée entrer dans un espace où les lieux et les livres s’emboîtent, dialoguent, se répondent. Interrogé sur le sujet, Bernard Martin, créateur avec son épouse des éditions en 1991, souligne très vite l’ancrage de beaucoup de ses livres dans le bassin nantais, voire nazairien.

Si ses publications font toujours la part belle aux ouvrages mariant littérature et arts, ce qui fondait le projet éditorial initial, beaucoup d’auteurs nantais ont su trouver place dans son catalogue en mettant des mots sur leur ville, en exploitant sa charge onirique, « surréaliste » disait Breton, en croisant les fils de son histoire et de son présent.
Tout a commencé de façon inopinée avec la publication d’une pochade de Zola, gentiment coquine, Les Coquillages de monsieur Chabre, ayant pour cadre la petite station balnéaire de Piriac, là où l’auteur était venu prendre quelque repos avant d’achever la rédaction de L’Assommoir. Le succès, jamais démenti, de ce petit livre allait ouvrir la voie à beaucoup d’autres. Ce fut d’abord la trilogie des polars nantais de Thierry Guidet, Jonas, L’Allumée, Une affaire de cœur, où le détective Mareuil traverse une ville de Nantes aux prises avec ses vieux démons ou ses nouvelles passions : esclavage, football, audaces culturelles, bretonnité, fidélités royalistes.

« Je suis à la recherche de livres évoquant le lieu où l'on vit » - Bernard Martin (éditeur)

Il y eut aussi le beau livre de Jacques-François Piquet, Noms de Nantes, porté et soutenu par François Bon qui lui a réservé une belle et éclairante postface, les livres de Jean Rouaud comme Régional et drôle ou, avec son très joli intitulé, Cadou Loire-Intérieure, qui reprend le titre initialement pressenti pour Les Champs d’honneur.
Ont suivi Villa Ker, enfance de Jean-Paul Barbe, Retour à la ville, d’Alain Defossé où, après une longue période de désamour, l’auteur dit ses retrouvailles difficiles mais émues avec sa ville natale.
Et puis, parmi les toutes dernières parutions, Existence amont, le livre qu’Alain Roger, ancien élève de Jean-Claude Pinson, consacre à la ville de son enfance et de son adolescence, Saint-Nazaire, cette cité à l’architecture et à l’urbanisme ingrats.
Si la ville n’est « vraiment pas belle à voir », l’évocation qu’en fait l’auteur est vraiment belle à lire avec « des mots et des couleurs pour enluminer le tableau pâlichon d’une ville à la remorque de son port ».

Tous ces livres de ville édités par Joca Seria sont de la même trempe, peu épais, ramassés sur eux-mêmes, mais bourrés de sensibilité et d’intelligence, avec de nouveaux phrasés, des écritures capables de dire beaucoup sans appuyer trop sur les mots.

Pour Bernard Martin, leur force est d’intellectualiser les lieux tout en donnant à vivre leur quotidien, de révéler par l’écriture la clé du bien-être que certains suscitent, de renvoyer le lecteur à quelque chose qui lui restait indicible. Même si Bernard Martin sait rendre hommage à une littérature des champs, comme celle qu’illustre magnifiquement Jean-Loup Trassard, ses goûts personnels l’orientent davantage vers une littérature des villes.

Son catalogue est en fait peuplé de livres qui conjuguent la forme d’une ville et la forme d’une vie et, dans tous, comme le dit François Bon à propos de l’un d’eux, « voix d’écrivain il y a »!