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Grand-Lieu – Grands Lieux – grand livre !

Mille lieux sous les livres

« Grands Lieux », on ne pouvait imaginer titre mieux choisi pour cet ouvrage d’Hélène Gaudy, fruit de la résidence d’auteur organisée par l’association « l’Esprit du lieu » en 2015 et 2016, en bordure du lac de Grand-Lieu.

Le beau titre pluriel est en effet à l’image de ce « lieu éclaté », « qu’on ne voit que par fragments », qui se laisse difficilement approcher et embrasser du regard. C’est, dit l’auteur, cette sorte de présence-absence qui l’a attirée. Ce côté « lac-puzzle, toujours à reconstituer, à l’aide de morceaux qui ne laissent sur lui […] que des échappées ». 

Et le livre fait une large place à cette quête patiente d’aperçus du lac ; à cette collecte de signes marquant qu’il se tient là, invisible, « sous nos pieds ». L’approche toute en délicatesse, l’apprivoisement du lieu, se fait au fil des saisons, à l’occasion des quatre séjours d’Hélène Gaudy. A chaque fois, un lac différent ! Et l’auteur lui-même varie les manières d’aborder le lieu, change les angles de vue. Aux promenades périphériques de l’automne succède ainsi, en décembre, « la pêche aux histoires », en particulier celle du lieu même où est hébergé l’auteur. On apprend ainsi comment Mme H., s’est entichée du vieux château de la Sénaigerie, l’a acquis et peu à peu retapé ; on découvre, dans le parc, la vieille chapelle où souhaitait être enterré l’un des anciens propriétaires. En mars, l’auteur profite des meilleures conditions pour pousser au plus près du lac, en voir enfin un « morceau minuscule », avec « le reflet du ciel en une imitation merveilleuse ». C’est aussi le moment qu’elle choisit pour « pénétrer les maisons des rives, tracer des liens entre le lac et ses habitants ». Et on rend ainsi visite à Alphonse J., l’ancien gardien du domaine, du temps où le lac était le terrain de chasse de J.P. Guerlain, le célèbre parfumeur ; à Jean-René R., aussi, un des derniers pêcheurs du lac. Avec l’arrivée de l’été, en juin, total changement dans l’aspect du lieu. L’auteur découvre qu’il a rétréci, qu’il n’en reste presque plus rien. Cela sonne comme une fin d’histoire, que viennent vite sceller, d’ailleurs, les tout derniers mots du récit : « Le lac a disparu mais il reste de lui les nombreux paysages construits sur son retrait ».

Le livre se constitue ainsi autour de cette envie de dire le lac au plus près, de cette attention portée à tous ses aspects, à la mouvante présence de ce lieu des quatre-saisons. On l’appréhende de près, de loin ; on l’éprouve dans sa réalité physique, élémentale, mais aussi à travers les témoignages de ses riverains, les évocations de son état passé, de ses mutations, de ce qui voisine avec lui ou le menace. On vogue quelques instants à sa surface dans une barque à moteur, mais le récit réveille aussi les souvenirs de ses profondeurs : des multiples plombs des grandes chasses des Guerlain à l’avion abîmé dans ses eaux, en 1943, sans oublier la légendaire cité engloutie d’Herbauges. Et comme pour mieux donner à voir les réalités de ce fantasque lac, l’auteur adjoint à son texte une trentaine de photographies, en écho à son propos.  

Cette entreprise où transparaît un souci de poétique complétude justifierait à elle seule le glissement de l’appellation Grand-Lieu en Grands Lieux. Mais le projet est bien plus large : l’auteur évoque aussi en effet, dans un subtil contrepoint, tous les lieux qui, pour elle, - pour d’autres aussi -, entrent en résonance avec ce Lac de Grand-Lieu : les « grands lieux ». Comme remontées des eaux profondes et troubles, viennent ainsi affleurer des images d’autres lacs, d’autres cités ennoyées et, plus personnelles, plus intimes, d’autres évocations : un appartement du Sud, une maison de vacances, «la gare d’Irun et son escalier monumental », sa chambre d’étudiante... « La carte des grands lieux […] mêle ceux des autres et les miens […] Elle pourrait dessiner une ville […], une cité faite des lieux intimes de chacun, comme le sont peut-être bien des villes légendaires et des mythes partagés. » 

C’est sans doute cet élargissement, ce don de changer un lieu en un « grand lieu », où chacun peut retrouver une part des choses enfouies en lui, qui font de ce petit livre finement ouvragé un beau grand livre.

 


Grands Lieux, Hélène Gaudy, Editions joca seria, 2017, 96 p., 11 €, ISBN 978 -2-84809-298-0