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Myth(e), de Joël Kérouanton

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Joël Kérouanton assiste au processus de création d’une chorégraphie et avoue dans ce roman Myth(e) toute la difficulté des mots à transcrire la danse en train de naître, en train de se faire. Lecture de Patrice Lumeau.

Une résidence pour démystifier la danse ?

Sur un ton enjoué et faussement naïf, où la formule à l’emporte-pièce emporte souvent le sourire, Joël Kérouanton cherche et farfouille dans les coulisses de la création. En l’occurrence un spectacle de danse. Cette auto-fiction, intitulée Myth(e) roman dansé, fait suite à une immersion dans la compagnie du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui qui déclarait à propos de son spectacle Myth : “je pars en quête du revers de la médaille : pas les démons, mais les ombres”, un travail sur le trauma.

Joël Kérouanton interroge la création, il tente de la faire parler. Elle n’a pas la parole facile, se dérobe ou se mure dans un silence, part dans des digressions variées. Le processus de création ne suit pas un protocole établi, il déambule sur scène et au dehors de la scène. L’auteur semble n’en saisir que l’ombre ! Et pour cause, au fur à mesure que se répète et se prépare le spectacle, les ombres sont matérialisées par des danseurs tout de noir vêtus. Ombres peu fidèles qui suivent ou pas les personnages sur scène, les affrontent, les caressent, les brutalisent; des ombres qui accèdent à l’autonomie et vivent leur vie d’ombre comme l’excroissance inconsciente des personnages.

L’écrivain interroge son monde et par là même s’interroge sur son processus d’écriture en directe. Dans le partage du quotidien de cette troupe de cinquante personnes, bien sûr il saisit un certain parfum de cette création originale – “il y avait, dans cette danse en train de s’écrire, quelque chose qui tenait de l’abandon du corps dans l’amour ” –, pourtant ce n’est que fragrance, car il avoue que l’essence même se dérobe : “une centaine de séquences d’une à cinq minutes coexistaient sans lien apparent”. Pour en savoir plus, l’écrivain se hasarde à rencontrer une ombre au café du coin. S’en suit un échange sensuel et révélateur. L’ombre semble dévorer l’espace qui nous entoure, s’en nourrir.

En résidence de danse, Joël Kérouanton reconnaît une certaine impuissance de l’écrit. “J’étais ébahi par la capacité du chorégraphe à exprimer ce que les mots ne sauraient dire”.  Mais ce langage du corps ne parle pas à tous, et l’écrivain de s’amuser de ses contemporains: “je découvris que mes (amis ?) français étaient perdus dès qu’un travail de danse omettait de faire référence à Michel Foucault ou à Gilles Deleuze”. Écrire sur le fait de ne pas pouvoir écrire tout en étant dépositaire face à l’éphémère du spectacle, telle est la force de ce roman. Le spectacle vivant on n’en sort pas indemne, Joël Kérouanton n’en finit pas de dire l’énergie de Myth et y puise comme à une source vive.

Myth(e), de Joël Kérouanton, Éditions L’œil du souffleur, 96 p., 17 €, ISBN: 978-2-918519-19-5. 

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