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[LES INTEMPORELS] Une affaire de cœur, de Thierry Guidet

Livres

À la manière de Jean-Claude Izzo pour Marseille, Thierry Guidet a réussi le pari dans les années 90, en trois romans lui aussi, de faire basculer Nantes, ville pourtant moins trouble que la grande cité phocéenne, dans le polar.

Les trois livres parus aux éditions joca seria en 1995, 1997 et 1999, ont suffi pour changer notre regard sur une ville longtemps appelée la «  belle endormie  ». Il est vrai que le premier, L’Allumée, avait en partie pour décor les vertigineuses nuits blanches des «  Allumées  » et le second, la passion des supporters pour le FCN, sur fond de passé négrier de la cité.

Le troisième roman, Une affaire de cœur, explore, lui, tout un pan de la vie souterraine de Nantes. Souterraine car le roman donne à voir les luttes, dans l’ombre, d’individus, de sectes gravitant  autour de vieux mythes celtiques ou de groupes nostalgiques des luttes nationalistes bretonnes. Souterraine aussi car sous la ville et ses rues familières, l’intrigue explore des passages secrets, des cryptes, tout un réseau de galeries enterrées reliant des puits anciens, des sites à la forte charge symbolique,  comme la cathédrale et le musée exposant le reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne.

Cet envers ténébreux et tragique de la ville a toutefois aussi son endroit : le spectacle étonnant de la cité sous la neige, «  blanche comme un conte d’enfant  », les tableaux de la vie nantaise, de ses quartiers, de ses lieux pittoresques. On part, avec le détective Mareuil, acheter au marché de Talensac huîtres, pain et beurre ; visiter un étrange consultant sur les hauteurs de la butte Sainte-Anne ; fouiller un vieil appartement rongé d’humidité au Bouffay. On va manger un morceau chez Louise, un des restaurants du Marché d’intérêt national, les Halles de Nantes. La ville, ainsi, joue à plein son rôle, cesse d’être un plat décor pour, au contraire, devenir lieu où « fleurissent les croyances, les raisons de vivre, de mourir et, parfois, de tuer ».

Si la mort, les morts, dessinent bien en effet une traînée sanglante dans Une affaire de cœur, certaines revêtent dans leur décorum ou leur rituel une beauté sauvage et barbare, comme le suicide constellé de lumières d’un des personnages. Et puis, il y a, tout au long du texte, en sourdine, la petite musique funèbre du douloureux passé du narrateur, le souvenir d’une nuit où, porté par une interprétation de Bach, baigné d’impressions heureuses, Mareuil a perdu le contrôle de son véhicule, tuant sa femme et détruisant l’existence de Jeanne, sa fille. Chez le petit être végétatif qu’elle est devenue, la seule pulsion de plaisir débouche aussi sur la mort, celle du petit rongeur apporté régulièrement par le père, et finissant à chaque fois étouffé dans l’étreinte trop forte de l’enfant.

Mais dans Une affaire de cœur, comme dans les romans précédents, la vie reste la plus forte et l’écriture de Thierry Guidet, délicate et sans apprêt, dit fort bien la douceur des choses et des êtres. Il en est ainsi de la belle et touchante directrice du musée, dont le nom consonne avec celui de la duchesse Anne et que le titre du roman semble apparier dans une même quête amoureuse  : «  Anne à la peau de lait, Anne aux yeux de ciel de traîne, au prénom de reine, à la chevelure d’octobre  ».

Et puis le narrateur a aussi un penchant pour les jolis vins gourmands. Avec son nom prédestiné, celui d’un cru vendéen apprécié à Nantes, Mareuil aime faire partager aux membres de son entourage, dont l’onomastique rappelle elle aussi d’autres vins, d’autres vignobles  (Jasnières, Barsac, etc.), de belles bouteilles de savennières, de vouvray, de graves blanc… A l’instar de son ami Fieuzal, le jésuite, Mareuil conjugue enfin son goût pour les beaux vins avec sa curiosité pour le débat théologique.

En suivant un tel personnage, avec cette épaisseur d’humanité, dans «  la vie des profondeurs  » à Nantes, on se dit que la lecture du roman de Thierry Guidet s’apparente bien, elle aussi,  à  «  une affaire de cœur  ».
                         
Une affaire de Coeur, Thierry Guidet, 12 x 20 cm, 200g, éditions Joca Seria, mai 1999, isbn  2.86 809-020-0

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