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Ceux du lointain, de Patricia Cottron-Daubigné

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Le nouveau recueil de Patricia Cottron-Daubigné, Ceux du lointain, en passant par l’Énéide de Virgile, évoquent les migrants d’aujourd’hui. Lecture de Claire-Neige Jaunet.

La poésie a chanté l'amour, le malheur, le bonheur, la tristesse, et même la violence. Avec le recueil de Patricia Cottron-Daubigné Ceux du lointain, elle clame la honte. La sienne, la nôtre. "Je lis, je regarde, je cherche, je pleure, j'ai honte, j'écris": une phrase qui revient au bout d'un long intervalle parce qu'elle dit tout ce qui bouillonne dans la sensibilité de l'auteur. 

"Je lis": Virgile, l'Énéide, les chants célébrant "l'errance du héros" exilé, et la foule misérable des Troyens tous "munis de courage", fuyant les massacres, les pillages, la désolation, la mort, tous "accueillis" en d'autres terres. L'homme "chassé par le destin celui des armes", c'est une vieille histoire, et "les siècles n'y changent rien". Enfin, si, quelque chose a changé... 

Les Troyens d'aujourd'hui s'appellent les "migrants". Ils fuient eux aussi les souffrances, les abus, la brutalité, les sévices. Ils essaient de sauver leur famille et de "s'arracher au désespoir". Mais ils viennent de si loin qu'on en oublie leur humanité. Tous ne parviendront pas à toucher l'autre rive, où règne la paix. Ceux qui y parviennent, laissant leurs morts en chemin, connaîtront les camps et les bidonvilles, la boue, le froid, le dénuement, les mains qu'on ne tend pas, et les cœurs qui se ferment. Ils deviendront "déchets parmi les déchets" n'appartenant plus qu'au "monde de la douleur". 

Voilà ce que Patricia Cottron-Daubigné "regarde" et "pleure" avec honte, et nous force à considérer comme elle le fait elle-même. Elle évoque vingt-deux "rencontres" avec ceux que l'on met au ban de la vie décente, dans les ordures et l'abandon, et retrouve en eux la trace de l'humain : des sourires, des regards, des efforts pour préserver un peu de dignité. Les "écrits du rivage" qui terminent le recueil vibrent d'émotion au souvenir de ce que fut la Méditerranée : mare nostrum, le berceau de notre humanisme, "qui porta les peuples d'une rive à l'autre et leur langue dans le nom des villes". 

Aujourd'hui, ce que nous avons en partage, ce sont les noyés qui fuyaient la violence. Les images seraient insoutenables si "l'écranbarbelé" des images télévisuelles ne les mettait pas à distance, hors de notre espace, donnant à "voir sans regarder", nous habituant à l'inacceptable. Alors qu'"on ne sait jamais on pourrait aimer"... Difficile de dire, dans ces derniers poèmes, ce qui blesse le plus : la misère des migrants, ou nos "arrangements" de conscience... Ceux du lointain, à la manière des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, allie une observation de la réalité sans complaisance, et une sensibilité indignée par le mépris de ce qui est humain. 

Ceux du lointain, de Patricia Cottron-Daubigné, Ed. L'Amourier, 80 pp., 12,50 €, ISBN 978-2-36418-039-0