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Visage roman, de Patrica Cottron-Daubigné

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Claire-Neige Jaunet lit Visage roman, de Patrica Cottron-Daubigné - un recueil de poèmes ou un roman en quatre parties ?

Si Visage roman n'était pas un recueil de poèmes, ce serait un roman en quatre parties.

Première partie : la rencontre. Celle d'un visage qui “s'impose là / avant le corps / avant la voix”. Une irruption qui découpe le temps en deux moments : celui de l'avant, et celui du désormais. Désormais, “les lieux sont installés”, on habite un nouveau paysage, et “c'est un récit qui peut commencer”, le récit de la découverte émerveillée de l'autre. On ne sait plus si l'on est dans le je, dans le tu, ou dans le vous. C'est “une histoire de longtemps”, vieille comme le monde, renouvelée dans chaque rencontre singulière, avec sa puissance d'étonnement qui ne cesse de répéter : “Si un visage est une ardeur”...

Deuxième partie : le cri. Après la joie de la découverte vient un paroxysme violent, qui colore de rouge toute chose : le mot, la bouche, la gorge, le paysage, le rire, la salive... C'est la couleur du “cri dans la bouche” et du “cri dans le regard”. Il s'agit d'un cri heureux, celui du désir, du plaisir, de l'intimité partagée, du cri que l'on offre par exception, du cri du “monde éclaté de votre sexe”. Et surtout, du cri tapi dans le silence de soi, “celui que personne / jamais ne prend / enfoui loin”. Il côtoie une certaine folie, comme celui de la mendiante de Lahore dans le roman de Marguerite Duras, Le vice-consul : on est devenu un mendiant de l'autre, un affamé de l'autre.

Troisième partie : le silence. Le cri est tombé en “guenilles”, en “lambeaux”. Le visage est maintenant absent et creuse “du silence dedans”, un silence qui “fait des copeaux de larmes” depuis que “la tête est tranchée comme celle des poulets qu'on tue dans les fermes...” Et il ne reste que des gestes qui “rétrécissent les rêves” et des mots-cris que “quelqu'un n'entend pas”. Quand on ne peut plus que poser ses mains “sur un visage absent”, la violence se fait douleur.

Quatrième partie : c'est le temps du froid, de la pluie et de la neige, “du frisson et du chuchotement”. Le poème en prose remplace les vers, car il n'existe plus que la loi ordinaire du temps qui “se fissure” jusqu'au mot de la fin : “l'effacement”. Le roman du visage est terminé.

Mais dans les poèmes qui suivent, rassemblés sous le titre L'Homme je commencerai par le pull, la rencontre qui s'émerveille d'un détail réapparaît, riche de futur. Et cette “histoire de longtemps” peut recommencer...

Patricia Cottron-Daubigné, Visage roman, Ed. L'Amourier, 2014, 83 pp., 12,50 euros, ISBN 978-2-915120-97-4.