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Le Livre dans la théière : Là comme ailleurs, les gens lisent

À Rocheservière, petite commune de Vendée (3 000 habitants), Christel Rafstedt vend des livres depuis six ans, et son commerce ne désemplit pas.

Ouvrons avec elle la porte de cette boutique où l’on se rend avec gourmandise – un peu comme chez son boulanger, quand le pain est bon et servi avec le sourire.

Comme tout bon livre, un commerce s’aborde par son titre. Le Livre dans la théière n’est pourtant pas un café-librairie. Ce nom délicieux vient de Lewis Carroll car, quand Christel, installée depuis des années dans ce village, échafauda son projet, « il paraissait aussi absurde d’ouvrir une librairie à Rocheservière que de ranger un loir dans la théière, comme dans Alice au pays des merveilles ».

L’intuition d’un besoin partagé

Pour faire exister un rêve, il faut se fier à son intuition. La sienne était de lier son goût des livres (« Je lis énormément et savais déjà en parler, donner envie… »), son ancrage territorial (active dans la vie associative locale, elle fut un temps élue municipale) et cette conviction qu’elle pouvait répondre à un besoin, que « là comme ailleurs les gens lisent, et qu’il leur manquait un accès direct à la diversité éditoriale – moi-même je me rendais à Nantes chaque samedi pour trouver, en librairie, de quoi me satisfaire ».

L’intuition et le désir initiaux, s’ils doivent être forts, ne suffisent pas, car « la librairie est avant tout un commerce, et pas des plus rentables ». Christel s’est donc inspirée de modèles implantés en zone rurale, comme Le Bleuet à Banon ou ParChemins à Saint-Florent-le-Vieil. Elle a musclé son projet d’une étude de territoire, notant l’absence d’offre dans un rayon de vingt kilomètres, et l’a complété d’une formation à l’INFL (Institut natio-nal de formation de la librairie) car un projet solide ne se conçoit ni hors-sol ni hors filière. « Une librairie doit être ouverte aux acteurs économiques, culturels, sociaux de son territoire. Mais il existe un risque en milieu rural : l’isolement professionnel. Le réseau des librairies indépendantes (Alip) me permet de confronter mes pratiques, d’apprendre, d’échanger – un facteur déterminant pour durer.

L’incarnation et le lien

La petite échoppe est accueillante, pleine de fauteuils qui invitent à se poser, passer du temps. Et si le salon de thé d’origine a fait long feu (« car c’est tout simplement un autre métier : seule, je ne pouvais le faire en même temps que le conseil et la vente »), elle propose toujours du thé, à l’œil, pour l’échange. La clientèle, confirmant l’intuition, est en majorité locale (plus d’un tiers habite Rocheservière, 90 % dans les vingt kilomètres alentour) et fidèle, heureuse de pouvoir se faire conseiller, de ne pas avoir à se déplacer en voiture – on repense à la boulangerie de proximité, commerce qui l’a inspirée par son mode de résistance, qualitatif, à l’emprise des supermarchés. Une politique d’animations constante, alliée à une présence sur les réseaux sociaux, ancre l’existence de ce commerce dans le quotidien des habitants. Fidèle à ses convictions, Christel, au jour le jour, fait de sa librairie un lieu de lien social : « Les gens viennent pour acheter, mais aussi pour parler. » Parmi ses plus grandes joies de libraire, il y a ces « petits lecteurs » qui viennent chez elle trouver le best-seller, qui pourrait aisément s’adjoindre au Caddie des courses en grande surface.

Le Livre dans la théière, ce rêve concrétisé, est pour elle, selon cette formule de Shinsuke Yoshitake (dans La Librairie de tous les possibles), « cet endroit où l’on peut acheter ce qui ne se vend pas : du rêve, des idées et des chagrins, d’autres vies que la sienne, des endroits qu’on a jamais vus, les secrets du monde entier et même un autre soi ».

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