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Un livre, trois histoires et Chalonnes-sur-Loire

Mille lieux sous les livres

Un scénario inédit dans des lieux improbables… Le lecteur voyage dans le temps entre révolutionnaires, brigands et intellectuels contemporains. Une fable bâtie entre espoir et désenchantement, échouée puis sublimée sur les bancs de sable de l’île de Chalonnes-sur-Loire.

Tout commence en 1988 par une commande cinématographique : celle de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française faite à Jean-Luc Godard, baptisé dans le livre JLG. La mission souhaite une œuvre libre d’esprit et fait appel au réalisateur français. Le projet ne verra jamais le jour ; un film fantôme, le récit d’un naufrage. 

Comme pour isoler l’histoire et la rendre plus crédible, son auteur en plante le décor dans une île. Dans l’univers des îles très présent dans le livre - Elbe, Porquerolles, Batz - Thierry Froger choisit celle de Chalonnes-sur-Loire. L’Anjou compte une quarantaine d’îles. De la simple grève aux îles habitées par l’homme, ces nombreux îlots ne cessent d’être modelés par les caprices du fleuve. Espaces vivants, ils donnent au roman à la fois sa douceur et sa force.

La douceur des errements de l’esprit créatif de JLG à la recherche d’un scénario. La force d’une époque, celle de la Révolution française marquée par ses ardeurs extrêmes.

Située au confluent de la Loire et du Layon, Chalonnes-sur-Loire, classée au Patrimoine mondial de l’humanité, fut un port prospère, lieu avant la révolution d’incessantes transactions de chaux, farine, chanvre, viande salée... Elle demeure, à l’époque contemporaine, un lieu de villégiature très séduisant, notamment pour les amateurs de bons vins et de balades bucoliques. 

JLG et son ami Jacques, historien, profitent de ce décor pour se remémorer leurs jeunes années “révolutionnaires”. JLG et la pétillante Rose, la fille de Jacques, y vivent leurs escapades amoureuses.

Mais l’air placide du fleuve, son faible courant, les paysages baignés par la douceur des lumières, la faune riche - lièvres roux, grenouilles, loutres - sont aussi le théâtre de durs combats.

Nous voici projetés dans la Révolution. Car c’est là que Républicains et Vendéens s’affrontèrent durement. L’île est cette trouée qui sépare et rassemble les deux camps, au cœur de sanglantes batailles. Surgit alors Danton, ce “colosse éructant et trempé”, le visage grêlé d’acné, le tribun de la Révolution. Un Danton non pas guillotiné en 1794 mais exilé pour les besoins de l’histoire (avec un petit h) dans l’île de Chalonnes. Il a affronté Robespierre, Saint-Just et a choisi, en quittant Paris, le reniement à l’honneur.

Le film sur 1789 devient “1793 et demi” car le temps passe... et les imaginaires de JLG et de Thierry Froger sont à la manœuvre. Les descriptions sont riches, les personnages hauts en couleur, les verbes hauts. Les histoires s’enchaînent et s’entrecroisent. 

Un livre, trois histoires : celle de la Révolution française qui s’étire et prendra son sens avec le temps ; celle de JLG, un intellectuel vieillissant qui porte un regard attendri sur la jeunesse mais désabusé sur le reste du monde ; celle d’un scénario de film remis sept fois sur son ouvrage, tant l’univers créatif est large et l’indécision forte. Trois histoires et différents styles d’écriture : épistolaire feutré des Ministères ; poétique des rencontres amoureuses ; bourgeois, ampoulé, en phase avec l’époque flamboyante de la Révolution française ; celui, enfin, des multiples scénarios d’un film fantôme.

Les récits s’embrouillent. JLG devient Danton. Sa jeune aimée est Louise, épouse de Danton. Où est la fiction ? Que devient la réalité ? “À trop aimer les mots, les films ou les songes, en se dédoublant comme on écrit, comme on filme ou comme on rêve, nous avons toujours été à moitié personnages”. 

“Je pense qu’il faudrait raconter l’histoire des films qui ne se sont jamais faits.” Est-ce JLG qui parle ou plutôt l’auteur comme pour expliquer l’écriture de son roman ? Un auteur qui n’a d’ailleurs jamais rencontré l’intellectuel, personnage central du livre.

L’ouvrage finit sur une pirouette car la Révolution n’est-elle pas finalement “ce mouvement d’un objet autour d’un point central, d’un axe, le ramenant périodiquement au même point” ? 

La boucle est bouclée et le monde peut continuer sa route. Chalonnes reste Chalonnes avec ses fricassées d’anguilles, son vin de Savennières, ses pâtés aux prunes et son doux Layon.

 

Sauve qui peut la Révolution, Thierry Froger, Editions Actes Sud,  pp 436, 22€, ISBN 978-2-330-06650-5