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Lecture. Glissement de pratiques

La pratique de la lecture est non seulement conditionnée par son histoire et son évolution au fil des siècles dans notre société, mais aussi par les caractéristiques sociales propres aux lecteurs.

Longtemps contrôlée par les censeurs de la société, qui voyaient dans sa pratique un acte potentiellement subversif, la lecture a trouvé sa place au centre de l’institution scolaire et des activités « nobles » à la faveur de facteurs tels que l’alphabétisation de masse apparue au xixe siècle, la hiérarchisation culturelle des références littéraires, et le développement de la presse et des livres de poche au cours du xxe siècle. Or, des discours inquiets pointent de nos jours le danger d’une pratique en voie de disparition.

Claude Poissenot, auteur du passionnant Sociologie de la lecture, l’affirme pourtant : 

« Jamais une fraction aussi large de la population n’a disposé d’autant de compétences et de supports de lecture. » En réalité, il apparaît à travers diverses études et statistiques que, certes, les lieux et pratiques de lecture anciennement valorisés (bibliothèques, écoles, imprimés…) peinent à conserver leur place face à l’explosion de nouveaux supports (écrans) et de nouveaux espaces (ateliers, fab labs), mais que la capacité à déchiffrer un texte se porte bien ! Il n’y a donc pas de régression, mais plutôt un renouvellement des codes et usages, indissociable de la question sociale qui entoure la personne du lecteur, notamment : « avoir eu au moins un parent lecteur régulier augmente sensiblement la probabilité de le devenir soi-même ». Pourtant, cela n’empêche pas qu’à la fin du collège, même chez les gros lecteurs, la lecture soit « progressivement remplacée par la radio et l’ordinateur ». De plus, les étudiants scientifiques – réputés les meilleurs – accordent une place parmi la plus faible au livre et à la lecture. L’auteur parle « d’étudiants relevant de l’élite scolaire et adoptant des pratiques culturelles observables dans les catégories populaires ». Il ne suffit donc pas d’être « éduqué » pour lire.

Ces paradoxes, ces glissements de pratiques au sein de sociétés en mutation perpétuelle, sont au cœur des réflexions menées dans Sociologie de la lecture, qui s’attache également à chercher les points de convergence entre les lecteurs dans leurs expériences de lecture : « Spécialistes de littérature ou lecteurs “ordinaires” […] nourrissent les textes de significations qui n’y figurent pas et qui leur sont propres. […] C’est dans sa capacité à toucher la singularité de chaque lecteur que se loge une partie du sens de la lecture aujourd’hui. »

D’après Sociologie de la lecture, de Claude Poissenot, Armand Colin, 2019.

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