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[COVID-19] - Les Indépendants au temps du corona

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Indépendants : un mot à la fois imprécis qui peut déconcerter ceux qui ne le sont pas, très concret pour ceux qui ont décidé de le devenir, mais aussi synonyme d’inventivité, d’adaptabilité. 

Fait notable : chacun des intervenants interviewés pour cette étude a d’emblée précisé qu’il n’était pas certain que son témoignage serait représentatif, tant sa situation était particulière. Un écho qui en dit long et le confirme, l’indépendance, bien au-delà d’être un statut, est un métier à part entière, qui sous-entend d’en exercer plusieurs. Autant de personnes que de profils, autant de compétences que de clients différents. Mais une façon unique de se réfléchir comme une petite entreprise qui doit gérer son budget, sa production, son planning, ses prospections, son prévisionnel, ses motivations, et ce malgré la crise, et ce malgré le manque d’attention - et de compréhension - de la part des institutions. Indépendants, un mot à la fois imprécis qui peut déconcerter ceux qui ne le sont pas, très concret pour ceux qui ont décidé de le devenir, mais aussi synonyme d’inventivité, d’adaptabilité. La pandémie a mis en exergue, collectivement, la fragilité économique et la difficulté de vivre sans perspectives à long terme, des réalités qui sont finalement celles que connaissent tous les indépendants au quotidien. Rêvons que cela permettra de se poser des questions tangibles sur leurs difficultés, leur statut précaire et leur futur, mais d’ici là attardons-nous sur les stratégies que certains d’entre eux ont développées depuis le 17 mars 2020.

S’organiser

Forte de sa solide expérience en tant que salariée dans l’édition jeunesse, Paola Grieco s’est lancée dans l’indépendance en octobre de l’année dernière. La jeune femme, comme beaucoup, a plusieurs casquettes, elle assure la vente de droits dérivés, fait du conseil éditorial et soumet parfois des manuscrits à des éditeurs.

Suite au confinement décrété le 17 mars, la première question à régler, et non des moindres, a été la gestion de ses deux enfants de 2 et 5 ans. Son compagnon est également indépendant, la nounou était excusée, il a fallu assurer le suivi pédagogique tout en se ménageant du temps - et un espace ! - de travail : « nous avons réussi à nous dégager un 50% chacun, nous ne savons pas encore comment l’école va rouvrir après le déconfinement, mais j’aimerais retrouver au moins un 75% ».

La seconde étape touche au domaine émotionnel, la première semaine, confie-t-elle, « c’était la stupeur », depuis « le moral est en dent de scie » mais Paola a adapté ses activités à son état d’esprit, se consacrant au début à des tâches concrètes, tels que le suivi éditorial ou la réécriture, plutôt qu’à des fonctions nécessitant une trop longue concentration, l’analyse de manuscrits par exemple. Son astuce, surtout, consiste à s’imposer « un planning très, très rigoureux ! » ce dont elle sourit, mais ce qui l’aide aussi finalement à ne pas penser aux « répercussions en chaîne de la crise » ni à se laisser aller au sentiment de « perte de sens » qui a pu l’effleurer.

Si elle caresse vaguement l’idée d’une éventuelle reconversion professionnelle, la situation l’a plutôt poussée, pourtant, à creuser le sillon qu’elle s’est choisi. Ainsi, une formation sur les newsletters prévue en avril ayant dû être repoussée à septembre, Paola Grieco s’est formée toute seule grâce à internet, et a envoyé sa première lettre d’information par Mailchimp durant le confinement. Une initiative qui lui a valu de bons retours, et qui la motive à continuer d’explorer les possibilités offertes par le numérique. Financièrement, et sans aucun paradoxe puisque les paiements sont souvent décalés, elle a encaissé en mars son plus gros revenu depuis son immatriculation, le CA d’avril est un plus petit, et celui de mai s’annonce égal à 0, elle espère que les aides seront prolongées, au moins jusqu’à la fin du mois.

Réfléchir

Directrice artistique, Marie Rébulard est freelance depuis 2013. Le confinement a rimé avec un moment spécifique de sa vie puisqu’il y a quelques mois elle donnait naissance à son second enfant. La reprise, programmée en février, s’est forcément trouvée suspendue, ce qui lui a permis de s’accorder un temps supplémentaire pour laisser libre cours à ses réflexions.

« Je viens tout juste de relancer quatre clients avec lesquels je travaille régulièrement, un seul m’a répondu mais il m’a confirmé que trois de nos quatre projets étaient maintenus », si Marie essaye depuis peu de reprendre ses activités, pour autant cela ne s’est pas imposé dès le début du confinement, pour plusieurs raisons : « déjà, pendant mon congé maternité, je m’interrogeais sur mon rôle de prestataire.

D’une part, financièrement je suis arrivée à un palier, mes revenus n’augmentent plus et je trouve même que ces dernières années il y a un nivellement vers le bas, on nous ajoute des tâches pour le même prix, on nous demande de plus en plus d’être des exécutants alors que nous sommes des créatifs. D’autre part, je crois que j’ai envie de nouveaux défis, de sortir de ma zone de confort ». Et puis, très concrètement, travailler avec un nourrisson à la maison ne va pas de soi, question d’espace, de temps, peut-être aussi tout simplement de priorités : « j’ai essayé de m’y remettre début avril, puis j’ai abandonné, moralement ça m’a fait du bien d’y renoncer ».

La jeune femme explicite : « j’ai un peu l’impression d’être au ralenti par rapport aux autres, surtout depuis l’annonce de la date de déconfinement, mais j’avais besoin de prendre du temps » car « je me pose beaucoup de questions », et elle éprouve le besoin de « détricoter ». Des réflexions globales sur l’écologie, la consommation, le développement durable, le monde du livre, sa « surproduction » et son avenir, qui trouvent écho avec un nouveau projet qu’elle développe depuis un moment déjà, projet repoussé du fait des événements mais qu’elle ne veut pas abandonner : monter une maison d’édition. Pas vraiment optimiste, Marie confirme pourtant que ce temps de pause l’a confortée, et dans ses envies - malgré les préoccupations que soulève l’évolution, pas évidente à imaginer, que subira la production littéraire - et dans le fait qu’il va falloir, collectivement, « se donner les moyens de faire autrement ». 

Se projeter 

« Comme l’impression de me faire couper l’herbe sous le pied » déclare tout de go Guénaël Boutouillet, lui qui a lancé il y a 10 ans son activité de médiateur littéraire - « en gros, je facilite l’accès aux livres » - et qui depuis 3 ou 4 ans commençait enfin à savourer une certaine stabilité financière.

Certes, il a connu un « gros hiver », ce qui lui a permis de mettre de l’argent de côté et l’a laissé plus serein pour affronter l’arrêt brutal de ses activités, mais à côté de ça « je n’aurai aucune rentrée d’argent en juin, juillet et août. » Néanmoins, cette inquiétude se trouve adoucie par la fidélité de certains de ses clients, notamment trois festivals pour lesquels il œuvre comme modérateur de rencontres littéraires, et qui, tour à tour, l’ont contacté, soit pour lui proposer de maintenir ses interventions mais à distance, par le biais du numérique, soit pour lui assurer qu’il y aurait une enveloppe, même si pour l’instant le montant n’est pas fixé, « nous travaillons dans une relation de confiance, il n’y a pas de contrat, cette loyauté fait du bien ».

Le plus dur, finalement, s’est présenté au début du confinement : « j’ai passé mon temps à défaire mon propre travail, ce n’était pas drôle », c’est-à-dire qu’il a fallu annuler les rencontres en médiathèques qu’il avait organisées. Il a alors éprouvé le besoin de se « rassurer psychologiquement » et pour cela d’entreprendre : « début avril, j’ai commencé à démarcher des bibliothèques pour des animations durant l’automne prochain. Normalement, je n’ai jamais le temps de faire ça à ce moment-là car c’est une période chargée pour moi, je participe à beaucoup de salons littéraires. Finalement, c’était le bon timing, j’ai déjà douze ou treize réponses positives ».

Un réconfort bienvenu et renforcé par l’assurance que les deux festivals dont il assure la direction littéraire feront appel à lui pour leur prochaine édition. Et de conclure, sur une note optimiste : « je crois que le numérique, que je connais bien parce que je l’ai beaucoup utilisé, a été très pratique durant cette période, mais il a aussi montré ses limites. Les gens vont avoir besoin de contacts, de se retrouver », et qui sait si la vie littéraire du monde d’après ne se montrera pas foisonnante.

Rebondir

Pour Romain Allais, cette étrange période s’est révélée pleine de surprises. Lui qui avait depuis janvier largement diminué son activité de correcteur indépendant pour devenir éditeur salarié à 80% chez Gulf Stream a repris du service, sans l’avoir cherché : « j’ai été sollicité pour des relectures et des corrections, des missions que je n’aurais pas faites ou acceptées si je ne m’étais pas retrouvé au chômage partiel à 50% ».

Certes, sa fille de trois ans l’a sans doute empêché de tenir le rythme qu’il avait auparavant, mais finalement « ce confinement m’a permis de faire un meilleur chiffre d’affaire, et mon manque à gagner a été compensé, donc tout va bien ».

Pour l’avenir, il est plutôt serein également car, bien qu’il ne sache pas quand le télétravail laissera place au retour dans les locaux de la maison d’édition, son poste l’attend. Une autre de ses missions, un travail d’archivage qu’il effectue trois jours par mois pour un centre de documentation, est un marché public, ainsi, même s’il ne lui a pas été possible de faire ses heures, elles ne seront pas annulées, juste décalées.

Romain Allais, confiant quant à sa situation personnelle, s’inquiète néanmoins pour le monde littéraire, bien qu’il ait du mal à se projeter dans cet avenir incertain, « ça risque d’être dur pour les petites maisons déjà fragiles ». 

Se diversifier

Julie Brillet a été bibliothécaire jusqu’à l’été 2019, elle s’est alors mise en disponibilité pour se lancer comme formatrice indépendante et propose ses services notamment auprès des bibliothèques départementales. « Pour l’instant, je n’ai aucune annulation, que des reports », mais ce qui est une très bonne nouvelle comporte un revers : « par contre, ça va me faire une année complètement déséquilibrée. Je passe d’un rythme que j’avais choisi raisonnable pour débuter mon activité à une vingtaine de jours de formation programmés sur trois mois aux quatre coins de la France ».

L’organisation, c’est ce qui lui a posé le plus de souci au début du confinement, les prolongations annoncées de 15 jours en 15 jours n’ont d’ailleurs rien arrangé : « on nous donnait une date de reprise, puis une autre, comment faire avec ça ? », et puis il a fallu gérer le planning familial, l’école à la maison de ses deux enfants de 8 et 10 ans, la garde alternée avec leur père. Un vrai problème de rythme à trouver qui a entrainé « une surcharge émotionnelle, j’avais en permanence l’impression de ne pas avoir le temps. Mais j’ai fait du mieux que je pouvais, et puis, bien que ça ait été variable et pas forcément facilité par le télétravail, les clients ont plutôt été réactifs. » 

Aujourd’hui que se dessine le déconfinement, Julie est rôdée, elle prépare au maximum les formations qu’elle dispensera à l’automne, et étoffe même le champ de ses réflexions, voire de ses propositions à venir : « j’ai pu tester le virtuel, ses possibilités et ses limites. Je crois que je vais en profiter pour démarcher de nouveaux types de clients et leur proposer de les former sur la médiation numérique. Il me semble que le confinement n’a fait qu’accélérer une évolution qui était déjà en route ». 

Continuer 

C’est dans son rôle de modératrice que Christelle Capo-Chichi a d’abord vraiment pris conscience qu’il se passait quelque chose, « déjà à Atlantide l’ambiance était étrange, on ne s’embrassait pas mais  tout le monde était soulagé que la manifestation ait lieu. Et puis les festivals ont commencé à être annulés les uns après les autres. »

Dans ses fonctions d’auteure, rien de vraiment réjouissant non plus, son ouvrage intitulé Libre de changer de vie et paru aux éditions Diateino en février « va passer à la trappe, j’y avais travaillé deux ans », la fermeture des librairies est tombée comme un couperet.

Confinée dans le Finistère dans des conditions qu’elle reconnaît privilégiées, le malaise est pourtant bien présent depuis le 17 mars, et entraine problèmes de sommeil et prises de conscience : « j’ai compris que pour les festivals nous n’étions pas juste tributaires des subventions, ou des disponibilités des auteurs, mais aussi de plein d’autres choses qui nous dépassent, qu’il y aurait d’autres crises, certaines climatiques ». C’est peut-être la conscience accrue d’une certaine vulnérabilité qui l’a incitée à se tenir éloignée des réseaux sociaux et à leur préférer les contacts plus intimes par téléphone.

Malgré tout, la vie reprend, certains salons littéraires annulés ont décidé de maintenir le paiement des interventions qui n’ont pu avoir lieu, et surtout lui ont assuré qu’ils referont appel à ses services en 2021, « ça soulage d’avoir des projets. Il va falloir se projeter dans un monde qui n’aura rien à voir avec l’ancien, mais qui va quand même se remettre en route ».

La crise lui a également permis de se confronter aux choix qu’elle avait faits, « ça me conforte dans le fait que la diversité est primordiale », et de remettre l’accent sur son essentiel, « j’aime animer des formations, écrire des guides, donner la parole à d’autres, la pédagogie et la transmission sont le lien entre toutes mes activités ». Une crise qui, malgré les incertitudes et les difficultés, a sans doute comme bienfait de permettre à chacun de se demander s’il est sur la route qui lui convient, et qui le motive, fondamentalement.    

 

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