Magazine

Cécile Defaut, éditrice

Rencontre

Rencontre à Nantes avec la responsable des éditions du même nom, Cécile Defaut.

Cécile Defaut, présence magnétique et volontaire, regard attentif souligné de noir, me reçoit à Nantes, au calme de son bureau situé dans un passage fermé, près de la place Viarme. Elle a la voix grave et un rire communicatif. Le soleil, par la fenêtre ouverte, tiédit le bureau clair. Dans l’entrée, des étagères offrent au regard le dos de ses livres à la typographie bien particulière : en bas le nom de la maison d’édition, plus haut le nom de l’auteur et au dessus le titre de l’ouvrage, le tout positionné « en déhanché à la verticale », imposant une étrange césure de lecture. Trois blocs graphiques, d’abord visuels puis lisibles.

Ce choix en raconte déjà sur sa ligne éditoriale : une palette éclectique qui navigue de la philosophie à la critique littéraire, de la psychanalyse à la théologie en passant par la création artistique. L’éditrice compose depuis 2004 un catalogue qui lui ressemble : curieux, exigeant et clair, privilégiant la pluridisciplinarité entre domaines de recherches car « la culture c’est un tout, une dynamique ». Une éditrice résolument passeuse qui aime favoriser au sein de ses publications des rencontres entre les genres. Un exemple ? L’un des petits derniers : Poétique du point de suspension – essai sur le signe du latent de Julien Rault. Ça laisse rêveur… Au total, une centaine de titres, des auteurs prestigieux, des ouvrages remarqués par la critique (du Monde à La Grande Librairie en passant par France Culture).


Le goût des livres s’inscrit tôt dans l’enfance :

« Je suis d’une génération où la principale distraction c’était quand même la lecture ! Ouvrir un roman c’était comme d’aller voir un film au cinéma. La lecture, c’est le désir d’être ailleurs. C’est donc naturellement que je me suis attachée à la littérature sans imaginer qu’un jour je ferai des livres. J’aime l’objet, sa matérialité, son volume, sa typo, sa mise en page. Quand je prends un livre je le respire toujours, j’aime son odeur. »

Après avoir fait du théâtre puis de l’enseignement, à la fin des années 1990, elle se tourne vers l’édition. Et parce qu’elle est restée une dévoreuse de livres, qu’elle connaît les lignes éditoriales des principales maisons et qu’elle aime l’objet livre, le choix prend un caractère d’évidence. Elle se forme à Nantes, avec le CECOFOP pro-libris.  « On était tout de suite dans le concret, c’était passionnant ! On publiait dix livres et une revue sur les huit mois de formation… On mettait la main à tout. » 


Quelques mois plus tard, elle devient éditrice à Pleins Feux, petite structure spécialisée dans la publication de conférences philosophiques. C’est là qu’elle devient la femme orchestre qui gère durant cinq ans l’ensemble des publications, faisant passer le catalogue de 6 à 100 titres par an et l’ouvrant à la littérature. Expérience qu’elle prolonge en 2004 pour son propre compte en fondant la maison qui porte son nom car : « après tout ça sonne bien, non ? ».  L’encouragement d’auteurs qui la suivent dans cette aventure est important mais c’est surtout l’appui du diffuseur PUF qui est décisif. « C’était pour moi la condition sine qua non : si vous devez faire les livres, lire les manuscrits, faire les colis, les envoyer aux libraires, récupérer les bons de commandes, etc., c’est impossible ou alors il faut être plusieurs ! L’accord des PUF m’a permis de démarrer. » Elle lance sa structure depuis chez elle, au 5e étage sans ascenseur :

« il ne faut pas grand chose au début : un ordinateur, un scanneur et une imprimante ! »

Au bout de trois ans d’existence, à l’automne 2007, trois ouvrages vont lui apporter la notoriété et la reconnaissance du milieu pour la qualité de ses publications : Deleuze et les écrivains en collaboration avec l’université de Lyon II, Démocratie - D’une crise à l’autre de Marcel Gauchet et Julien Gracq. Paysage et mémoire d’Alain-Michel Boyer.


En 2011, après sept ans de ce travail acharné et solitaire, le découragement la guette. Elle a besoin de capitaux. Ce sont les éditions du Bord de l’eau qui, en rachetant une bonne partie du capital, vont la décharger de la comptabilité et de l’administratif et apporter un peu d’air frais tout en la laissant libre et responsable de ses choix de publication. Les éditions s’installent alors au 6 ter, passage Louis Lévesque.
Le meilleur de ce travail ? « La relation avec les auteurs ! » Le plaisir ? « La création de maquette. » Le pire ? « Le long et fastidieux travail de mise en page ! »