Magazine

Le peuple de Nantes a enfin son histoire

Mille lieux sous les livres

Retracer l’histoire du peuple de Nantes est une entreprise de grande ampleur et de grande difficulté ! 

Et on comprend qu’elle ait requis les efforts conjugués de quatre excellents spécialistes du passé et du présent de la ville : trois historiens et un journaliste.

Un des premiers écueils, signalés d’emblée dans le livre, porte sur la définition du mot « peuple », sur la manière d’envisager cette catégorie sociale, la plus nombreuse et pourtant la moins «présente ». Car, et c’est un autre obstacle, on n’entend que peu la voix des classes populaires. Elle est longtemps absente et il faut, pour appréhender la vie des couches les moins favorisées, en passer par les écrits des élites. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle que les choses changent en ce domaine et que le peuple nantais donne enfin de la voix.

On sait gré aux auteurs d’avoir su dépasser ces épineuses questions conceptuelles et méthodologiques et d’avoir réussi à brosser, - une première dans le domaine de la recherche et de l’édition -, une telle fresque historique du peuple nantais. Ce faisant, ils nous donnent beaucoup à voir la ville elle-même, sa géographie humaine, ses transformations. Et on est souvent surpris, à la lecture, de découvrir combien notre présent est tissé de ces fils du passé, combien ces derniers donnent à la cité que nous connaissons aujourd’hui une épaisseur humaine, jusque-là négligée.   

Il est ainsi troublant, voire émouvant, de retrouver les toute premières traces de présence humaine sur le site dans des endroits que nous ne soupçonnions pas, comme cette hache en pierre polie dans le ruisseau de la Colinière ! Et, sautant les siècles, comment imaginer que la ville florissante que nous connaissons comptait en permanence, à la fin du XVe siècle, 1000 à 1600 mendiants sur une population de 25 000 habitants.  Au XVIIIe siècle, ce nombre explose et on passe, entre 1700 et 1780, de 40 000 à 80 000 habitants, avec le développement de la traite négrière et des activités manufacturières liées aux commerces maritimes. Mais Nantes sait aussi se montrer moins affairiste et témoigner de ses qualités d’accueil comme le montre celui réservé aux Acadiens, en attente d’un retour vers la Louisiane, en 1785, après la guerre d’Amérique. 

Il est aussi tout à fait intéressant de voir comment évolue la « forme » de la ville au fil du temps.  Ainsi, en 1908, avec l’annexion de Doulon et de Chantenay, elle intègre désormais une importante masse d’ouvriers et d’employés. Elle voit aussi l’apparition, sur l’Erdre, des « bateaux à laver » et la concentration des blanchisseuses dans « leur » quartier Babin. 

Un peu auparavant, c’est le début de la notoriété de la biscuiterie LU, alors qu’elle n’était encore qu’une pâtisserie de 100 m2 rue Boileau jusqu’en 1885. Mais il faut aussi évoquer les sordides « cours » des quartiers populaires, ceux du Marchix, de la Madeleine, ceux en bordure du quai de la Fosse et, dans les premières décennies du XXe siècle, le progrès des nouveaux lotissements près des boulevards de ceinture ; puis, en 1927, le commencement des travaux de comblement d’un bras de la Loire et de l’Erdre. Nantes, ville industrielle, est encore dans les années 20 liée à « sa » campagne avec, deux fois par mois, les traversées de troupeaux s’acheminant vers la foire aux bestiaux de la place Viarme. 

Viendra ensuite le temps des grands ensembles, de 1956 aux années 70, avec la création de ceux des Dervallières, de Bellevue, du Pin Sec, puis du Breil, de Port-Boyer et la Halvêque.

On ne peut manquer d’évoquer aussi les activités des chantiers navals aujourd’hui disparus, la démolition en 1958 du pont-transbordeur qui y menait, les grandes grèves de 1955 qui valurent à Nantes l’appellation de « capitale des grèves » et, en 1986, devant une foule attristée, le lancement du dernier navire fabriqué sur place. 

Il y aurait encore beaucoup à retenir dans cet ouvrage d’une grande richesse, mais on doit souligner, pour terminer, l’effort de vulgarisation réalisé par les auteurs. Pas d’appareil critique avec notes en bas de page qui, trop souvent, découragent la lecture ; pas de bibliographie savante mais, à l’inverse, en fin de volume, une chronologie copieuse, heureusement intitulée « le temps du peuple », comme pour mieux désigner le public auquel l’ouvrage se veut en priorité destiné.                                    


Histoire populaire de Nantes, Alain Croix, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume, Didier Guyvarc’h, PUR, 2017, 479 pp., 15€, 978-2-7535-5923-3