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Trajectoire déroutée, de Sanda Voïca

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Lanskine publie Trajectoire déroutée, le nouveau livre de Sanda Voïca, poétesse roumaine francophone. La seule voie possible, après la mort de sa fille, est d’“accueillir” la douleur; mais il y a aussi un monstre à combattre. Lecture de Claire-Neige Jaunet.

Trajectoire déroutée : comme nous le dit ce titre, la ligne de vie de Sanda Voïca passe par une brisure. La clé nous en est donnée par un vers qui est placé en tête d'un poème : "Les souvenirs de la fille disparue"...

Le poème en question formule aussi la raison d'être de l'écriture: "Je suis celle qui s'extrait / de MON jour / et de SA nuit". Car la page où l'on écrit est une "fenêtre" dont on a tiré les rideaux "pour libérer la vue" et modifier les statuts : que l'une sorte de l'enfer de vivre, que l'autre sorte du néant de la mort. Mais s'extraire n'est pas oublier. L'oubli n'est pas envisageable : "plusieurs fois par jour / la fille revient / s'empare de moi". D'ailleurs oublier n'est pas réellement souhaitable car le souvenir est porteur d'images, de lumière, de couleurs... La seule voie possible est d'"accueillir" la douleur. Mais celle-ci a beau être accueillie, elle n'en demeure pas moins un "grappin à plusieurs crochets", qui "ronge"; un monstre à combattre, une "ogresse" avec qui s'engage un corps à corps de chaque jour : "qui mangera qui ?"...

Ce corps à corps constitue l'enjeu de l'écriture. Le poème est un "moissonneur-faucheur de mots" récoltant des pensées qui "redirigent" la trajectoire et apprivoisent la "présence au monde" devenue si difficile. Car écrire c'est "labourer" avec le crayon, c'est "buriner des lettres" sur la papier, c'est chercher à atteindre l' "inatteignable".

Le poème est aussi une tombe où se rencontrent "la fille disparue" et celle qui lui survit, et où se recompose leur intimité d'autrefois. Le poème est encore une "navette" qui parcourt un tissu inconnu pour retenir le "mot-paysage" capable de créer l'illusion de la présence.

Il est également une "nasse" qui capture des images mystérieuses où se déploient les forces de l'eau, de l'air, de la terre et du feu, et où se télescopent le souffle de la mort et celui de la vie, où se mêlent les convulsions des racines et des gestations dans le terreau où repose la disparue. Mais le poème ne permet pas d'échapper au bouleversement du moi qui a perdu son "axe" et qui tente de le retrouver en tournant autour, un moi qui ne sait plus où est sa "place" ni celle de la défunte. Pas plus qu'il ne permet d'échapper au bouleversement de l'ordre du temps apporté par la mort de la fille: "Il n'y a plus qu'une saison: / celle de son absence". La trajectoire a été irrémédiablement déroutée vers la contrée où "les inexistants deviennent existants".

Trajectoire déroutée, de Sanda Voïca, Lanskine, 78 p., 14 €, ISBN 979-10-90491-79-3

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