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Tout sur le zéro, de Pierre Bordage

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Le nouveau livre de Pierre Bordage n’est pas un roman de science-fiction, mais une fresque naturaliste, réaliste — un tableau d’une humanité qui se cherche. Lecture d’Amandine Glevarec. 

Vous auriez misé sur un roman de science-fiction ? Perdu. Tout sur le zéro de Pierre Bordage est une fresque naturaliste, réaliste. Quatre personnages, deux épouses en mal d’amour, deux veufs en mal de joie, et autour d’eux une nuée de personnages secondaires qui viennent compléter le tableau d’une humanité qui se cherche, se perd, (se) joue. Qui joue à part l’enfant ? Qui méconnait la valeur de l’argent à part l’enfant ? Pas d’enfants ici pourtant, mais des adultes qui ont trébuché, sont tombés, qui dans ses (dés)illusions, qui dans son chagrin. Jouer, c’est lâcher prise, nier la réalité, s’oublier. Jouer peut aussi devenir diabolique, quand on place toute sa vie dans les bonds et les rebonds d’une bille qui vrille en se foutant bien de nos existences humaines. Jouer, à l’accoutumance, miser sur le zéro, c’est aussi se définir, comme des pantins, des marionnettes, ne plus s’accorder le droit de tirer les fils mais laisser ceux-ci entre des mains étrangères. S’abandonner, aux deux sens du terme, se perdre et s’annihiler. Dramatique situation de ceux qui n’ont plus la force de se réécrire un futur. Pire, jouer contre une machine, car tout est automatisé ici, il n’y a même plus quelqu’un pour vous saluer ou vous regarder. On en revient aux robots et à la science-fiction, c’est pourtant, tristement, la réalité. Solitude infinie de ceux qui s’assoient côte à côte et qui ne regardent pas dans la même direction.

Malheureux nos personnages ? Malheureux Charlène, Éloïse, Paul et Blaise ? Désespérés et désespérants parfois, dans leur peine à renoncer au jeu qui occupe tant de place mais qui en laisse pourtant pour le reste, la séduction et la vie de famille, même ratée, l’amitié et ses discussions, voire ses fâcheries, le travail et la création, parfois difficile. Désespérés car ils ne laissent plus vraiment de place à leur avenir, ils se vivent dans un ultra-présent, une ultra-présence, dans un temps suspendu où le cœur s’arrête puis redémarre avec la même violence, la même brusquerie. Y-a-t-il du bien à se faire du mal ? Désespérants car ils se promettent d’arrêter, de devenir sages, d’arrêter de jeter l’argent dans une fente (pas de fenêtres ici), mais toujours on les y retrouve. Désespérants car on aimerait les découvrir heureux, enfin confiants, mais comment se conjuguer au futur quand il rime avec maladie, comment s’accorder avec le passé qui fait résonner les échecs et les pertes.  Tout sur le zéro, mais qui est ce zéro, comment se voient nos compagnons ? Terrible lucidité, terrible désaveu, de celui qui sait ce qu’il vit, de celui qui s’enferme dans un schéma dont il sait qu’il ne réussira pas à sortir, de celui qui n’est bien ni dedans ni dehors, ni dans la réalité, ni dans ses chimères, où trouver sa place ailleurs que devant une machine qui hypnotise et procure l’oubli. S’accordent-ils même le droit de gagner, nos désespérés, pensent-ils le mériter. Il parait que ce n’est pas la vie qui nous tue mais nos rêves, certains ne vivent que de ça.

Tout sur le zéro, de Pierre Bordage, Éditions Au Diable Vauvert, 263 p., 18 €, ISBN 979-1030701302.

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