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Le regard absolu, d'Antoine Boisseau

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Dans son recueil Le regard absolu, le poète angevin Antoine Boisseau évoque sept artistes qui viennent relier deux champs émotionnels et sceller leur complémentarité : la contemplation visuelle et la densité de la parole poétique. Lecture de Claire-Neige Jaunet. 

Dans son dernier recueil Le regard absolu, le poète angevin Antoine Boisseau explore l'émotion qu'il ressent devant des œuvres picturales. Il recrée en quelques poèmes sept univers d'artistes, mettant en mots ce que d'autres ont mis en images. De Cézanne il célèbre le peintre de la montagne Sainte-Victoire dont le regard saisit les lignes et les formes et va de la lumière à la pénombre, dans une quête toujours "inachevée" mais "si près (...) de l'accomplissement". Le motif est le miroir d'une tension intérieure et la touche se met au service d'une "pensée ascendante". La peinture de Vlaminck, elle, "dépasse la mesure". Ses paysages cherchent à "jouer tous les coups de la couleur" et suggèrent "l'embrasement", son art s'apparente à  une "forge" qui maîtrise une "force ramassée". Ici, chaque coup de brosse est une "décharge" d'énergie. 

En revanche, l'art de peindre à la perfection une femme nue appartient à Bonnard. Avec lui, la nudité "habille"... Le corps accueille la lumière, se "soustrait au temps", et entre en profonde harmonie avec l'intimité des intérieurs où s'inscrivent les gestes et les poses. Tandis qu'Hopper nous offre "des femmes silencieuses" que le poète fait parler: la solitaire dans son compartiment, penchée sur son livre, ou bien la femme exposée au regard des hommes, ou celle offerte à "l'intimité du soleil"... 

Rothko quant à lui nous fait entrer dans une symphonie de couleurs, celles du spectre primordial (le jaune, le bleu, le rouge...) mais aussi celles revisitées par l'imaginaire: "une prescription d'aurore", des "pauses solaires", "la résistance du noir"... Des couleurs avec lesquelles le poète "fait corps". 

Et c'est encore la couleur avec les "intérieurs rouges" de Matisse:  couleur "invasive", parfois réduite à une "empreinte", une "traîne", une "rémanence", parfois "forte réverbération"; omniprésente jusqu'à en devenir "comme une  injonction". Couleur du désir, couleur de la fièvre... Son antidote serait l'univers de Klein, "Monochrome IKB3", où règne le bleu, "matrice" créatrice de songes. Qu'il soit "d'huile" ou "de houle", "céleste" ou "fulgurant",  le bleu emporte "hors du corps", dans une immensité extérieure ou intérieure où tout peut surgir. 

Ces sept artistes ne sont pas rassemblés par le hasard, ils s'appellent l'un l'autre par ce qu'ils éveillent au plus profond de l'âme du poète, dont les mots viennent ouvrir de nouvelles portes d'accès aux œuvres picturales. Mais surtout ils viennent relier deux champs émotionnels, et sceller leur complémentarité: la contemplation visuelle, et la densité de la parole poétique.  

Le regard absolu, d'Antoine Boisseau, Éditions Alcyone, 88 p., 20,00 €, ISBN 978-2-37405-026-3.

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