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Des Poètes à l’œuvre, oeuvre collective

Livres

Quinze auteurs ont choisi une œuvre exposée au Musée des Beaux-Arts d’Angers. Voici leurs textes, qui répondent d’une semblable nécessité: écrire depuis le dedans de la sensation, pour que la langue s’accorde à son sujet, dans une forme d’empathie. Lecture de Jean-François Sabourin.

Réunir dans un même livre, quinze auteurs, quinze plumes, pour dire l’émotion que chacun a ressentie devant une œuvre choisie parmi celles du Musée des Beaux-Arts d’Angers, cela relevait d’une aventure autant littéraire qu’humaine. Le point commun de ces textes est la familiarité, l’intimité qui relient les œuvres d’art aux écrivains, cette relation devenant une façon de vivre et de voir le monde à travers la création artistique.  L’écriture même n’échappe pas à un traitement pictural, leurs différences faisant valoir leurs séductions réciproques. Ici, tout est affaire de passage entre l’intérieur et l’extérieur, il permet au corps entier de franchir le seuil, la fenêtre, pour n’offrir au lecteur qu’un pur spectacle, auquel tous les sens sont conviés, et la vue en premier lieu.

Cet ouvrage témoigne de ce que les perspectives qu’offre la peinture sont non seulement pour les écrivains un puissant aliment créateur, mais aussi un stimulant théorique particulièrement fécond. Les textes réunis permettent de nourrir une réflexion aux multiples facettes par des styles littéraires différents. On pourra, chemin faisant, mesurer combien les perspectives changent d’une époque à l’autre, d’un style à l’autre. L’horizon se déplace et les liaisons entre littérature et peinture se transforment. On y découvre aussi à quel point cette réflexion sollicite tous les paramètres de la pratique littéraire  : données historiques, esthétisme, pratiques d’écriture, enjeux personnels ou collectifs se croisent et se modifient comme en autant d’anamorphoses. “Anonyme le sculpteur, écrit Jean-Louis Batard dans son texte “Garder l’anonyme ou Faire un secret de son nom”, anonyme la sculptée. Les deux ne regardent ni la coupelle ni le flacon, ni vous qui regardez le tout de l’Intempérance  ! La jeune femme ne sert pas celui qui a soif, ne sert pas celui qui regarde. Ne sert pas. Elle représente”.  

Aux figures et remous immergés dans l’espace des tableaux ou des sculptures, chaque auteur répond par le verbe associant la poésie à la narration, comme le fait Jacky Essirard: “Il est petit devant la toile, elle le dépasse en hauteur, en largeur, mais aussi maintenant par ce qu’elle représente. Il ne fait pas le poids devant les héros grecs et troyens, ni devant Homère. Il voulait être l’égal de Virgile, il n’est qu’un interprète”. Les sensations répondent aux traits de pinceaux par les mots comme autant de chambres d’échos, de vibrations silencieuses du monde peint, ouvrant des voix qui s’imprègnent de ces espaces émus, des mystiques rivages de la couleur comme le prolongement de leur ombre. Tout au long de l’ouvrage, la prose passe le relais à la poésie qui conforte la complémentarité du texte sur l’image ; si la poésie avait encore besoin d’une peinture pour que le lecteur suive la description, celle-ci la dépasse déjà en décrivant l’intérieur de l’invisible sur la gravure, comme le fait Yves Jouan dans ses textes intitulés “Six pas après Chardin”: “Pomme – Pot de faïence – Et jusqu’au repentir de la bouteille forte déjà d’un passé antérieur resté dans l’ombre à droite – Les siècles ont la fragilité évidente de l’heure”. Tout se passe dans la présence de “l’autre”, dans cet univers où l’aventure est avant tout humaine. Une façon de préserver une forme de vigilance, en allant à la rencontre de quelque chose d’évident en même temps que de fragile et de difficile à cerner. Une forme de passion partagée qui passe paradoxalement par le secret et le retrait.  

Dans ce livre, qui prend parfois les allures de «  symphonie littéraire  », ces quinze poètes se sont livrés à une parole véritablement plastique, s’emparant de la langue avec une puissance créatrice pour accompagner ici des peintures, là des sculptures. Ils peignent leurs textes en adossant des styles comme autant de résonance à des univers où le temps et les expressions artistiques se mêlent pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans son texte “La Jeune femme et son Double”, Paul Louis Rossi écrite notamment: “Tout pour lui est ardeur – même si le rouge n’éclate que par procuration de l’encre noire. À l’univers d’un désir que rien n’entrave  : pour le Chinois, le fruit ouvert du grenadier, tout comme la brise du Sud, est une invite directe à l’amour”. 

Ces écrits répondent d’un même mouvement, d’une semblable nécessité: écrire depuis le dedans de la sensation, pour que la langue s’accorde à son sujet, dans une forme d’empathie.  En faisant le choix de réunir ces textes, le Musée des Beaux-Arts d’Angers permet d’aller voir comment écrire et peindre se croisent, se quittent, s’accompagnent. Comment chacun sépare pour agir côte à côte, mais regarde le monde ensemble.  

Des Poètes à l’œuvre, ART 3 Éditions, 159 p., 19 €, ISBN  : 978-2-909417-29-5. Textes d'Antoine Emaz, Sylvie Dubin, Jean-Louis Bastard, Bernard Bretonnière, Jacky Essirard, Jean-Louis Giovannoni, Mickaël Gluck, Yves Jouan, Erwann Rougé, Anne Kawala, Gérard Titus-Carmel, Joe Ross, Denise Desautels, Paul-Louis Rossi et Laurine Rousselet.