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Pique-nique, de Camille Guichard

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Avec Pique-nique, le nantais Camille Guichard évoque une classique histoire d’adultère – mais il y a du brio et une note de folie dans ce roman bleu qui cache bien son jeu, sage sous sa couverture sans image. Lecture d’Amandine Glévarec.

 

Petit Pierre, dans ses yeux, bien trop lourds, les secrets des adultes.  Ça commence un dimanche, un dimanche comme les autres,  Pique-nique  dominical, le père et la maman, le couple d’amis, leurs enfants. En place tous les protagonistes du futur drame qui va s’agiter, s’étoffer, mal finir. Et petit Pierre, plus qu’un enfant, pas encore un grand, mais l’incandescence de l’enfance, partout les yeux, partout les oreilles, omniscient, omniprésent, omnipotent, s’envolant, voyant tout, entendant tout, à peine croit-on parfois qu’il existe, qu’il n’est pas qu’une âme, virevoltant de branches en branches, se matérialisant là où les liens se nouent et où la catastrophe se joue. 

Classique histoire d’adultère, on y comprend quoi quand on est encore innocent, que le père aime celle qui nous éblouit, car petit encore mais le cœur bouillonnant déjà. 

Drôle de roman, classique comme toujours au Mercure de France, mais princier, mais envolé, dans certaines scènes on se rejoue Shining  les yeux fermés. Tout commence sous le soleil du dimanche et tout se termine à la nuit tombée, le repas engouffré, les bouteilles débouchées, l’œil de mire au milieu, trop belle la muse qui se rêve croquée par l’objectif de son amant et qui ne s’en cache pas, ou plus, feu aux poudres et chacun son rôle à tenir, et chacun son drame à subir, et les enfants au milieu qui se construisent un abri de fortune. 

Petit Pierre quant à lui, le discret, le timide, l’isolé, recherche la fuite dans les cimes des arbres mais à vouloir quitter la terre on prend parfois de drôles d’envolées. 

Une histoire des plus simples, des plus familières, des plus sordides, bassement banale, et pourtant le dérapage, la violence, les yeux rendus fous, le voile rouge qui fait que l’on ne reconnaît plus les siens. Petit Pierre, petit roc, lui seul garde le cap quand un à un les adultes déraillent, quand son père se confie, s’égare, se perd, quand la belle Jeanne se veut désirée, exister peut-être seulement, femme des années passées cantonnée à la maison, sans horizon, même plus la mer de là-bas pour l’apaiser, quand la mère qui sait mais ne dit rien, ne maitrise rien, pas même les claques qu’elle donne, sans réfléchir, car parfois en panique le corps prend le pas, quand le mari trahi, trompé, délaissé, croyant trouver une faille s’y engouffre de toute sa force, de toute sa brusquerie, quitte à tout rompre, à tout casser. 

Petit Pierre au milieu, ne fuit pas, épie sans répit, ne peut lutter contre l’attente qui prend fin, malgré la catastrophe, hommage à Gracq. Du brio et une note de folie dans ce roman bleu qui cache bien son jeu, sage sous sa couverture sans image. Charme des histoires surannées, charme traditionnel des mots choisis qui campent, un pique-nique dominical, un simple pique-nique dominical entre amis, en famille.

Pique-Nique, de Camille Guichard, Éditions Mercure de France, 192 p., 17,80€, ISBN: 9782715247048.

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