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L’Ogre du Vaterland, de Paul de Brancion

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L’Ogre du Vaterland, le nouveau livre de Paul de Brancion, évoque son père et offre une vivifiante invitation à s’affranchir de la peur de tous les ogres paternels. Lecture de Jean-Luc Jaunet. 

Sous ce titre de conte, Paul de Brancion évoque en fait “l’incroyable histoire de Léon Jacques S.”, son père, et la pénible enfance qu’il lui a infligée. Après le livre consacré à sa mère, Ma Mor est morte (2011), il nous donne ici le deuxième volet d’un diptyque parental, en s’abstenant,  là aussi, de toute complaisance pour le “tortionnaire familial”.

Celui qui ressemblerait en effet par sa corpulence au gentil Babar, apparaît vite comme un monstre de haine et de dureté. Il y a en lui du “centurion implacable”, du maton. Il fait régner l’angoisse parmi ses enfants, s’entend à leur “étouffer le cœur”, terrorise silencieusement par sa seule présence.

Jalonnée de naissances, d’“histoires d’argent”, la vie familiale n’a aucune chaleur. C’est pire encore lorsque s’installe la “guerre de position” entre les deux époux, la mère ayant décidé de retrouver sa liberté, le père se réfugiant dans la gestion de ses affaires.

Pour échapper à l’emprise du Vaterland, – ce royaume du père – où règne le danger, il faut faire flèche de tout bois. User de la provocation  en annonçant à Léon Jacques qu’on veut “faire clochard” et recevoir, heureux, la gifle attendue. Ou bien scruter minutieusement et dénoncer avec ironie toutes les petitesses et   faiblesses du Vater.

On peut aussi, reprenant un procédé déjà éprouvé dans Ma Mor est morte, se mettre à distance, créer un creux linguistique entre l’évocation et soi, en recourant à une langue de substitution: user ainsi du Ich allemand, à la place du “je”, pour mieux cerner et dire l’indicible haine dans le lien filial.

On peut enfin, et surtout, en appeler aux pouvoirs de l’écriture, aux ressources de la littérature, comme le fait malicieusement l’auteur. Pour régler ses comptes avec “l’Ogre”, il a en effet l’heureuse idée de puiser dans les contes de Perrault, d’y retrouver nombre de passages faisant écho à sa propre histoire familiale, et de les semer dans son récit comme autant de petits cailloux blancs. Et le chemin qu’ils dessinent épouse parfois avec une troublante vérité le fil du récit de Ich. Plus souvent, cependant, ils festonnent avec humour et dérision l’effroyable évocation de ce “substitut de père”, permettant sans doute à Ich un salutaire rejet de toutes les “Léon Jacqueries” qu’il portait en lui. Ce livre à l’écriture plaisamment bigarrée, qui conjugue émotion, drôlerie et véhémence est une vivifiante invitation à s’affranchir de la peur de tous les ogres paternels.

L’Ogre du Vaterland, de Paul de Brancion, Incroyable histoire de Léon Jacques S., Éditions Bruno Doucey (en partenariat avec les éditions Lanskine), 120p., 14,50€, ISBN  : 978-2-36229-155-5.

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