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Détective, fabrique de crimes ?, d'Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty

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Détective, fabrique de crimes ? Où l'on apprend que Gallimard fut dans les années trente à l'origine d'un grand magazine à sensations. Lecture par Alain Girard-Daudon.

Les éditions Joseph K publient avec l'élégance et le soin auxquels ils nous ont habitués un bel ouvrage consacré au magazine Détective. Non pas celui que nous connaissons aujourd'hui et qui ne mérite guère attention et sympathie, mais son ancêtre des années 30, mythique magazine d'enquêtes et de crimes en tous genres dont nous découvrons l’histoire prestigieuse.

Qui sait en effet que ce journal, un brin provocant et racoleur, fut véritablement lancé en 1928 par Gaston Gallimard qui venait de l'acquérir sur les conseils de Joseph Kessel ? Et qu'outre ce dernier de grandes signatures comme celles de Carco, Morand ou Mac Orlan y exerceront leurs talents. Qu'est-ce qui a incité le très littéraire et prestigieux éditeur de la NRF à se lancer dans la presse à sensations ? C'est que depuis bientôt un siècle, le grand public se passionne pour le fait divers, et les reportages en zone interdite. Le milieu intellectuel lui-même (pensons à André Gide) s'intéresse aux grandes affaires judiciaires. Et Détective propose tout cela, avec une qualité d'écriture incontestable et une utilisation optimale de la photographie. C'est donc une excellente affaire que réalise Gallimard, qui vient consolider les finances de la maison, fragilisées par une politique éditoriale exigeante et couteuse. De plus cela lui permet de conquérir de nouveaux publics, ce qui permettra l’élargissement du champ des collections : Chefs d'oeuvre du roman feuilleton, et plus tard, la Série noire. L'entre-deux guerres voit aussi l'âge d'or du grand reportage, incarné par Albert Londres, lui-même collaborateur occasionnel.

En suivant l'histoire de ce journal, grâce aux auteures Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty, c'est toute une époque que l'on revisite ou découvre. Surgissent des brumes d'un passé trouble, qui ravirait un Modiano, les grandes affaires des années trente, les sœurs Papin par exemple, qui inspireront Jean Genêt, l'affaire Violette Nozières, Landru, Stavisky et tant d'autres qui sont le côté obscur de ces années-là. Détective s'éteint doucement à la fin des années trente quand la grande Histoire prend le pas sur les faits divers, et qu'une autre obscurité s'étend sur le monde.

L'ouvrage publié par Joseph K est d'une grande richesse iconographique. Il a été conçu à l'occasion d'une exposition itinérante. Au-delà de son intérêt documentaire et historique il propose des pistes de réflexion sur l'origine du fait divers, sa nature, son histoire, et interroge la trouble fascination qu'entretient le public pour ce que Roland Barthes appelait l'“information monstrueuse”.

Détective, fabrique de crimes ?, Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty, Éditions Joseph K, 192 p., 24€, ISBN 978-2-910686-72-7