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depuis Distance, de Lucie Taïeb

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Ici résonne l'écho de nos mots et de nos souvenirs. Voici le nouveau recueil de poésie de Lucie Taïeb, lu par Patrice Lumeau.

Avec depuis Distance, Lucie Taïeb semble nous montrer l'éloignement nécessaire à la liberté. Elle fait le décompte de tous les attachements et amarres rompus. Sans omettre les ondes sensuelles d'instants précis. Sa poésie devient le jalon respectueux des éloignements et des exils, dans l'espace comme dans le temps.

La mémoire, le temps suspendu et l'amour traversent ce recueil. Lucie Taïeb, avec depuis Distance, fait surgir des rivages sur lesquels on ne pose le pied qu'une fois, on n'y revient pas  : “je suis à Distance, / j'y étais chez moi”. Des chassés-croisés s'installent comme des pièges “quand tu voudras à mon retour / je ne serai pas de retour ”.

La langue de Lucie Taïeb est faite ainsi, des trappes dans lesquelles elle nous attire. Sa prose et ses vers sont de cette continuité où les phrases se télescopent pour mieux nous surprendre. Le recueil est fait de six parties : le comptable prend le pot de fleurs en photo / passer l'été / nous sommes descendus / sommes nés / je titubais vers la rame /ou marcher jusqu'à l'épuisement. 

Cette déclinaison pourrait former un fondu enchaîné à l'instar de la vidéo de Guillaume Poussou qui complète le recueil. “Je titubais vers la rame” est l'extrait lu par l'auteure pour cette vidéo, un enchaînement d'images fixes qui peuvent faire penser à la Jetée de Marker. La comparaison s'arrête ici car ce “Poéfilm” est en couleur, un peu surannée, qui immanquablement renvoie aux souvenirs de vacances. Les paysages qui défilent renforcent ce sentiment d'un temps estival, oisif, et révolu. Des ombres, des flous viennent en perturber la lecture, comme le voile de la mémoire troublant notre vision. Les paysages se superposent, se mêlent avec des silhouettes et des portraits.

 “Ici les astres ont suspendu leurs cours au moment exact où mon corps s'est étendu sur la serviette jaune et ne l'ont pas repris depuis la pierre immobile”. Ici en prose, le texte forme un torrent qui nous fait ricocher sur les ondes du souvenir.

L'auteure semble vouloir nous indiquer que ces instants précieux se construisent au prix d'une liberté qui impose de ne pas revenir en arrière. Ne pas revenir sur ces rivages, ne pas s’attacher, ne pas être lié. “Distance” écrit avec une majuscule, transformant en un nom propre cet espace créé par l'éloignement. Une cité interdite ? Distance devient ainsi un lieu, un château inaccessible et intime. Un espace à protéger.

depuis Distance, de Lucie Taïeb, Éditions Lanskine, collection Poéfilm, 56 pp., 12 €, ISBN  : 979-10-90491-43-4. 

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