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Crache trois fois, de Davide Reviati

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“Sputa tre volte”. Crache trois fois, un roman graphique dense et ambitieux où en filigrane d'une histoire d'adolescents se dessine l'histoire tragique des Tziganes, par Davide Reviati. Lecture de Patrice Lumeau.

Crache trois fois. Conjurer le sort. “Rêver d'enfants c'est comme rêver de diables. Ce n'est pas une bonne chose”. C'est peut-être pour ça que le roman graphique de Davide Reviati commence ainsi, un rêve qui nous plonge dans l'univers de Kipling. “Tu seras un homme mon fils” pourrait être l'exergue de circonstance. Et le gamin qui fait ce rêve n'en est plus vraiment un gamin. C'est un ado, Guido. Il est à la croisée des chemins, il piétine au lycée, il erre, goûte et déguste, se dégoûte. La vie est là avec ces quelques possibles et aussi ces “sans-issue”.

L'auteur Italien nous plonge dans l'univers adolescent avec tout ce qu'il contient de violence et de fragilité. Et de questionnement. Sortir de l'enfance n'est pas une mince affaire. Le dessin de Davide Reviati sait se faire réaliste ou plus expressif selon les besoins de la narration, il sait dénicher les moments doux les moments durs. Avec virtuosité, l'admirable crayonné noir se lie ou se délie, du réel au rêve. De l'enfance on en sort un peu comme on émerge d'un songe, les rêves se dissolvent non sans douleur.

Davide Reviati esquisse en finesse, le mal être, le désœuvrement. Le dessinateur est subtil. Son trait sait se faire léger, le noir en équilibre trouve toute sa place. Quand il raconte le racisme trop ordinaire ou bien le génocide qui frappe les Tziganes durant la seconde guerre mondiale, l'auteur ne s’appesantit jamais.

Cette bande d’ados (fin des années soixante-dix ?) a du mal à trouver sa place dans ce monde terne. Les centres d'intérêts sont minces : le bunker en campagne où fumer de l’herbe en paix, les parties du billard au café du coin, la baignade... Au lycée technique l’avenir a séché les cours. Puis il y a cette famille qui habite en marge de la ville, en marge de la société. En particulier dans cette famille Tzigane il y a Loretta, une fille un peu sauvage qui bouscule au propre comme au figuré le narrateur et ses amis. Les tensions sont des verrous que forcent les ados. La violence des rapports humains, les crasses entre ados affleurent en continu.

À la fin de l'ouvrage, comme en résonance avec l'histoire de Guido, on écoute ce sincère mea culpa du lettré à la “poupée”, l'histoire de Papusza et Ficowski, la poétesse Tzigane et l'intellectuel Polonais. Un hommage touchant à la culture Tzigane qui, quand elle n'est pas niée, est souillée par l’ignorance. Davide Reviati nous jette ce pavé graphique sans aversion, mais le lecteur en soupèse toute l'amertume adolescente. La violence des hommes a fracassé l'enfant a jamais.

Crache trois fois, de Davide Reviati, Éditions Ici Même, traduit de l'italien par Silvina Pratt, 568 pp., 34 €, ISBN: 978-2-36912-031-5.