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et comment nous voilà moins épais, d'Anne Portugal

Livres

Née à Angers en 1949, Anne Portugal est une poétesse dont les livres, depuis presque cinquante ans, agrandissent le terrain de la littérature. Son nouveau recueil, et comment nous voilà moins épais, interroge notre rapport à la langue ainsi que ce qui remplit nos vies. Lecture par Claire-Neige Jaunet.

Le recueil d'Anne Portugal, et comment nous voilà moins épais, paru aux Editions P.O.L, est organisé en trois parties.

Première partie : La colocation... terme qui nous place dans le monde terre-à-terre des réalités contemporaines (tout comme  les restaurants, bureaux, autobus, "les rayures de zones d'interdiction de stationnement pour handicapés", etc). Et pourtant, en exergue, c'est Shakespeare qui préside : "I wonder if the lion be to speak". Et la référence se confirme puisqu'il s'agit d'un dialogue entre "l'ermite" et le "lion"... Nous entrons cependant dans un tout autre univers, tant sur le fond que sur la forme.  Les poèmes sont des blocs de lignes non ponctuées, avec parfois des mots coupés en fin de vers sans tiret de jonction, et des propos où domine la parataxe et où surgissent ça et là des termes propres aux relations commerciales. Ce dialogue serait plutôt l'illustration de la déliquescence du langage (et donc de la pensée) dans un monde dominé par les préoccupations consuméristes.

Deuxième partie : conformément à un choix récurrent d'Anne Portugal, nous sommes en présence d'un titre sans majuscule, le bon air a de beaux draps. Il s'agit de saisir une expression au vol. Le contexte, lui, n'apparaîtra qu'au fil de la lecture. Dans le même ordre d'idée, parfois un mot anglais s'invite et se faufile dans un discours qui s'affranchit des contraintes linguistiques. Dans cette partie, point de dialogue mais une succession de poèmes portant en guise de signature un nom d'écrivain ou de peintre précédé d'une arobase : @baudelaire, @flaubert, @delacroix... Sont-ils les représentants de ce "bon air" pris dans "de beaux draps", ces artistes devenus méconnaissables dans les mailles d'une langue anarchique, dans des modes de vie complètement transformés, et entourés d'objets triviaux (frigo, tuyau d'arrosage...) ? Il ne reste à Rimbaud, par exemple, qu'un semblant de sonnet,  bâti sur quatre strophes qui conservent l'illusion des quatrains et des tercets sans en garder ni le rythme ni les règles profondes de forme et de sens.

Troisième partie : j'ai plein air.  On y retrouve le poème-bloc, soumis cette fois à une règle interne : toujours sept lignes. Sept lignes pleines de frivolités : boissons, belles voitures, bains de soleil, jeux à gratter... Des textes d'aspect identique, où les mots doivent se plier à la longueur de la ligne, à l'image du formatage des loisirs d'aujourd'hui – loin, très loin, de ce que les grands esprits évoqués dans la deuxième partie proposaient en leur temps pour nourrir notre pensée.

... et comment nous voilà moins épais : le texte semble bien vouloir en faire la démonstration... Il interroge notre rapport à la langue ainsi que ce qui remplit nos vies.

et comment nous voilà moins épais, d'Anne Portugal, P.O.L., 116 p., 13€,  ISBN 978-2-8180-3761-4.