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Chronique d’un échouage, de Nora Mitrani

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Echappé comme par magie du naufrage, Chronique d’un échouage relate la non-aventure d’un équipage sur le cours du fleuve Rhône. Une occasion de découvrir un texte unique, car libre et personnel, écrit par Nora Mitrani, et de se replonger dans le parcours de celle qui fut liée au surréalisme et à Julien Gracq. Lecture de Carole Poujade. 

Habitués de la Loire, nous voici aujourd’hui face au Rhône ‟qui n’obéit qu’aux lois du sable, des graviers et des troncs d’arbres qu’emporte le courant”. Mais il y a aussi le mistral, le premier ennemi d’Arles : ‟Le mistral têtu qui creuse la pierre et rend fou le neuvième jour. ‘Trois, six, neuf’, dit le pêcheur.”

Nous sommes au mois de septembre de l’année 1951, embarqués sur un bateau de vingt mètres. Ils sont quatre passagers et leur capitaine. Nora Mitrani rapporte, dans ce carnet de bord personnel, la vie quotidienne sur le pont, la côte que l’on devine et qui excite les esprits, cette Camargue infiltrée de colère tauromachique, de ‟Mireilles et gardians du jour”. Elle raconte aussi cette escale et la rencontre avec Justin de Martigues, diable Babylonien dans son musée de l’amour plaisir.

‟Toute ma vie, j’ai cru aux signes”, écrit Nora Mitrani en première ligne de cette Chronique. L’équipage vit un quotidien amical et triste, triste ‟comme un canal qui patiemment charrie ses eaux apprivoisées”. Serait-ce le calme d’avant la tempête? “C’est foutu ! Le bateau est monté sur un caillou, le fond est crevé et nous allons couler !”

Absurdité d’une situation… l’embarcation ne peut couler; il n’y a pas assez d’eau ! Mais elle ne pourra avancer davantage : ‟Il s’agit bien d’un piège, du principe de ces pièges à loups et à souris où l’on entre très facilement, mais dont on ne ressort pas.” Un air d’aventure que cette croisière, mais une réalité sans gloire, confortable, y compris dans son naufrage. Un prétexte à débusquer la vérité de ses personnages, dans l’attente d’une sortie de crise et de l’arrivée des secours.

Nora Mitrani écrit de façon claire et subtile, poétique mais lucide : ‟J’étais au théâtre, un théâtre ménager que sonorisaient le clapotis des petites vagues du Rhône et le claquement frais du linge lavé à grande eau.” Quels emprunts au surréalisme ? Quelles coïncidences avec l’univers de Julien Gracq ? La postface de Dominique Rabourdin vient utilement faire écho au texte, pour en savoir plus sur son auteure disparue prématurément et dont c’est là le seul écrit narratif. Un écrit magnifiquement valorisé par l’Œil ébloui qui lui rend, par la qualité de son édition, un brillant hommage.

Chronique d’un échouage de Nora Mitrani, Éditions l’Œil ébloui, 84 p., 14€, ISBN 978-2-490364-13-8

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