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La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, de Thomas Giraud

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La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank — balade douce amère sur les pas d’un chanteur de blues, dévoré par le feu à l’âge tendre, guéri par la musique à l’âge adulte, mais qui jamais ne connaitra le succès. Thomas Giraud enquête et invente, nous livre un roman sensible et doux. Lecture par Amandine Glévarec.

Tout commence par un feu, un affamé, un qui dévore, les enfants et la peau, qui laisse des traces, dans la tête, dans le corps.  Jackson s’en sort, y perd un ami, s’en sort et s’en relève, mais boiteux, mais greffé, mais différent. Les années passent et que faire de ce gamin rapiécé, qui traine la patte et ses tonnes de mélancolie, sa timidité. La musique peut-être, comme voie de guérison, comme voix éraflée, comme ultime envie. Alors, il y a la rencontre qui confirme, même si elle infirmera plus tard, le King, le roi. Et puis il faut partir, non pas au soleil, quitter New York et rallier Londres, s’enfermer, se cacher derrière les paravents pour oser chanter. Et puis il faut revenir, de nouvelles déceptions dans le sac déjà lourd, se trainer, se figer devant le feu clignotant et regarder passer sa vie.

Drôle de vie en l’occurrence que celle de Jackson C. Franck, ce qui est ignoré par Thomas Giraud est comblé, quand le  il  ne sait pas, le  je  s’impose, l’imagination aux commandes, roman doux, mais roman vrai. Il faut lire Thomas Giraud et voir l’homme derrière les mots, en retenue, toujours, un reproche, peut-être, l’homme qui prend de la distance, se sort à grand peine de ses désirs, de ses attentes, l’artiste devenu personnage, greffe de la fiction sur la réalité. Il faut donc voir les hommes, et le créateur et la créature, et les  je  nombreux comme liens, comme points de ralliements, comme points de suspension, qui parle ?

Roman charnel, incarné, on y revient toujours à ce bout de peau, qui n’est pas à sa place, qui n’a pas sa place, qui rappelle que l’un a survécu là où d’autres ont péri, qui marque la différence, qui devient honte, fardeau brûlant. Ce qui brûle ce n’est pas la voix, le blues se murmure, se marmonne, pas d’éclats, pas d’embrasement. Une voix qui vient d’ailleurs, du plus profond, qui doit sortir mais pour dire quoi, personne ne l’entendra, le succès ne sera pas au rendez-vous, Jackson avait-il de toute façon de quoi l’accueillir, lui qui se planque et lui qui se traine. Le feu a mangé les enfants et a grignoté Jackson, il n’est plus entier, il est rapiécé, rétamé, et son histoire, racontée, volontairement tenue à distance, comme une voix que l’on ramène du royaume des morts mais tranquillement, sans attentes, sans fracas. Comme il est dit, dans le texte, je pioche, je paraphrase mais c’est juste:  “Il se perd dans le comment sans jamais parvenir au pourquoi.” Thomas Giraud ne se perd pas, il avance par petites touches, comment il sait faire, pourquoi… pourquoi pas. Alors il y a l’élégance, du geste et du propos, mais il n’y aura pas de palpitations, pas de révélations, juste un portrait, en creux. Une lecture particulière qui se mérite, la relecture d’une vie qui mérite d’être faite.

La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank, de Thomas Giraud, Éditions La Contre-allée, 176 p., 17 €, ISBN  : 978-2917817728.

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