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L'autre vie, de Yves Leclair

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Le nouveau recueil d’Yves Leclair, L’autre vie, n’évoque pas "un ailleurs qui nous ravit et nous leurre", mais plutôt ces “intrusions” dans la vie quotidienne, dans ce qui questionne le secret de nos vies, et qui en vient à transformer nos mots en prières. Lecture par Claire-Neige Jaunet.

L'autre vie : quelle est-elle, cette "autre vie" à laquelle est consacré le dernier recueil d'Yves Leclair ? Dès les premières pages (dédicace, citations en exergue, premiers poèmes) on perçoit un désir de lointains, d'inconnu, et une envie de prendre la route, comme cette "très vieille femme" en chemin ou ce "bon vieux Rom" marchant à côté des roulottes et des bêtes. Les poèmes sont datés et localisés: "l'autre vie" est là, tapie dans la trame des jours, pour peu qu'on sache regarder avec acuité les lieux et les êtres.

L'autre vie est, en quelque sorte, le journal de ce que le quotidien donne à vivre plus intensément lorsqu'on s'applique à "marcher sur les mots". Car, sans un regard "clair et net comme le soleil d'hiver" capable de discerner "l'invisible et simple gloire d'être", nos vies restent "invisibles", et ce sont les mots qui ont le pouvoir d'extraire de l'invisibilité. Dans son enfance, le poète a découvert dans les lectures un "autre idiome" chargé d'exotisme: burnous, sirocco, musc, cardamome. . . des mots qui sont devenus ses "chameaux" pour aller vers une réalité augmentée. Et quand la clé est trouvée pour féconder les endroits et les choses, peu importe la latitude, "l'autre vie" est partout, dans les paysages brumeux ou ensoleillés, dans les décors familiers ou exceptionnels.

"L'autre vie" est aussi celle qui a été, et dont ne subsistent que des traces: tombes, mégalithes, ruines, demeures particulières, cimetières marins... souvenirs. Tout rappelle que "l'amour passe, la beauté meurt", et que "le pouls du temps bat en toute chose, à tout instant". Les signes de l'absence se font alors lisibles, ils sont dans l'orphelin, dans le désordre des "chaises vides" un lendemain de rencontre, dans "un dernier verre vide" ou un bibelot abimé. Tout se révèle être "l'atelier du temps", et les poèmes, qui, eux, "ne sont pas des mots vides", viennent démasquer les béances de la vie.

Il est tentant de se donner comme "programme d'une journée" la pleine jouissance des menus détails (un "tout petit oiseau perché sur la branche d'un amandier", "la bonne odeur du foin", les bruits du village, les lignes harmonieuses d'un corps féminin. . .), en s'appliquant à "disparaître dans le décor". Mais il faut savoir "ressusciter" de tous ces plaisirs, car "l'autre vie" c'est également celle du "silence divin" qui emplit de "rien" le spectacle du monde, et que l'ermite s'en va écouter dans la solitude d'un temple en montagne: "pour entrer dans l'autre vie, il faut prendre le temps de s'en approcher". Après seulement on pourra "offrir à ras de terre des miettes de l'autre monde".

En aucun cas "l'autre vie" n'est "un ailleurs qui nous ravit et nous leurre", c'est une intrusion dans ce qui questionne le secret de nos vies, et qui en vient à transformer nos mots en prières. "Ainsi va le mystère"... Il a fallu une longue trajectoire pour comprendre que nous vivons déjà dans "l'autre vie", dans "la beauté crue de l'autre vie" – qu'il s'agit de saisir ici et maintenant, comme le fait cette écriture où l'apparence de la prose déploie une autre prosodie.

Yves Leclair, L'autre vie, Gallimard, 140 p., 16€, ISBN 978-2-07-280327-7.