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Au cœur du cœur de l’écrin, d'Anne Kawala

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Le livre ambitieux d’Anne Kawala, Au cœur du cœur de l’écrin, prend chair et âme à travers des poèmes à la forme sans cesse mouvante, forme confiée aux bons soins de l’érudition et de l’imagination de l’auteure. Un texte qui tient au cœur. Lecture par Patrice Lumeau.

Ce texte dense a pour origine une commande d’écriture et de lecture de la Maison de la poésie pour le musée Dobrée à Nantes, à propos d’une pièce d’orfèvrerie : l’écrin du cœur d’Anne de Bretagne datant de 1514.

Anne Kawala s’est attachée de prime abord aux questions matérielles et historiques. Au cœur du cœur de l’écrin, très justement sous titré je cherche ce que je trouve, déploie toute la dimension d’un travail quasi archéologique. À force de creuser à cœur son sujet, la poétesse semble bien trouver le matériau qui lui sied. L’histoire, la sociologie du féminisme et la féminité sont au rendez-vous. Même la thanatopraxie est interrogée. Il est question d’Anne, la dame de Bretagne mais aussi des entrailles de la duchesse et ... d’amour courtois.

“L’arrachement du cœur ennemi, l’arrachement et le mangement, quand le cœur ami, ma mie, mon amant, ton cœur pour rejoindre le mien, c’est tranchement et écrin”, Poème de l’assag.

Ce cœur d’Anne, le cœur de cette femme a été extirpé de son corps pour être transvasé dans un écrin ? Comment ? Pourquoi ? Très vite ces poèmes nous renvoient à cette période charnière, entre Moyen Âge et Renaissance. La place de la femme dans cette société en mutation nous apparaît bien loin des clichés sur le moyen-âge. Anne, femme de pouvoir. Anne, femme amoureuse. Anne vivante. Les enjeux de trônes règnent.

Par la forme écrite et les références culturelles à une époque comme à l’autre, l’auteure nous fait voyager en aller retour entre le contemporain, “Nan mais allô quoi ? T’es une femme et t’es pas sur le trône ?”, et le Moyen Âge révolu “au cœur de la cour de François Ier finissent de mourir assag et fin’amor ”.

Sa poésie inventive nous cueille avec fougue. La scansion du troubadour plane. Anne Kawala utilise la répétition avec art. Dans le titre des poèmes comme à l’intérieur des poèmes. Chaque texte ou peu s’en faut, est titré : Poème. Poème de l’assag. Poème de celles et ceux qui se taisent. Poème de Virgiana Woolf. Sinon le titre devient: Je rencontre. Je rencontre les sorcières. Je rencontre Louise de Savoie. Je rencontre Roxelane poème de la mort du pacte possible. Le coup que l’on assène, la sonorité qui s’impose et aussi le sens qui perfore l’entendement. Répéter le mot, la phrase. Donner sens : “dans l’écrin du cœur, je trouve ce que je cherche” et “  je cherche ce que je trouve”.

En ouvrant cet écrin Anne Kawala ouvre des portes sur le Moyen Âge, elle ouvre des chemins poétiques jusqu’à aujourd’hui. La poétesse tisse des passerelles avec la fierté d’une langue qui s’invente et s’invite dans l’histoire. Anne Kawala réussit à questionner notre âme à travers le cœur d’une relique. Les 126 poèmes sont sertis dans une couverture dorée.

Anne Kawala, Au cœur du cœur de l’écrin, Éditions Lanskine, 240 p., 14 €, ISBN  : 979-10-90491-42-7.

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