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Amériques des Chiapas à Chicago, de Paul Badin

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Avec Amériques des Chiapas à Chicago, le poète angevin Paul Badin nous convie non seulement à un voyage vers ces contrées du Nouveau Monde, mais aussi à un voyage dans le temps qui se transforme en voyage dans notre conscience. Lecture de Claire-Neige Jaunet.

Les Chiapas, objet du premier volet du recueil, c'est la terre de Tlaloc et de Quezalcoalt, et d'un peuple ayant les astres pour "compagnons de voyage"; un peuple qui, à force d'observations et de patience, avait compris "le mouvement des étoiles sur la sphère céleste" et l'avait inscrit sur ses œuvres de pierre. Car c'était aussi un peuple de bâtisseurs, pour qui "chaque pyramide était une offrande au temps"; des bâtisseurs qui avaient aussi à cœur de préserver les coutumes et qui "enrichissaient l'aubier" de l'humanité "cycle après cycle, d'un nouveau cercle de vie". Mais ce peuple respectueux du monde dans lequel il vivait s'est heurté de plein fouet à d'autres, "bardés de foi mais l'âme incrédule", et le temps, au fil des siècles, ou plus exactement les hommes, ont détruit, pillé, transformé, et brisé "les liens sacrés que l'homme avait si longuement tissés avec l'univers". Aujourd'hui le visage des Chiapas est fait de misère, de souffrances visibles sur les corps, d'"anéantissement" dans les poisons modernes, à l'image d'une planète abîmée faute de respect.

Contrairement à cette première partie écrite en une prose poétique, "Chicago" comprend quatorze strophes de quatorze vers aux mètres irréguliers, sans rimes. Chicago est le reflet exacerbé du monde défiguré des Chiapas. La première impression est flatteuse : des "éclats de rire", "des archipels de fenêtres", "les souffles verts de Michigan Lake", des scintillements, une "symphonie" de lumières, un parc "d'attractions inépuisables"! Mais c'est une Babylone hurlante et excessive qui finalement se révèle, une Babylone cosmopolite aux "nuits sans paupières", où la richesse et le luxe défient la pauvreté, où les foules se jettent sans états d'âme dans l'abondance et le "grand gâchis mondial", dans une profusion "éloignée d'une saine frugalité universelle". Le seul contrepoison à cette frénésie de "divertissements" pourrait être l'art: la peinture, la musique, "les passions, "l'étude"... "Les inquiétudes spirituelles" sont préférables à ce tourbillon infernal "d'attentions clinquantes" qui "décervèle" l'humain.

"Rien n'est pire que de se croire le meilleur": ce vers qui termine "Chicago" renvoie aussi à la première partie. Malgré leur éloignement géographique, ces deux endroits de l'Amérique, avec leur histoire et leur modernité dévastatrice, nous renvoient à notre conscience d'homme occidental capable de "déclencher l'Apocalypse". Le nombre 14 qui structure la seconde partie, deux fois 7, ne nous invite-t-il à penser la fin des cycles meurtriers et l'avènement d'autres temps...

Amériques des Chiapas à Chicago, de Paul Badin, Éditions Encres Vives, 19 p., 10 €.