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Virginité, la Vendée secrète de Michel Chaillou

Mille lieux sous les livres

« Nous sommes à l’ouest, dans le pays des brumes du cœur, l’océan déferle pas si loin. » Cette présentation de la Vendée, en quatrième de couverture du roman Virginité paru en 2007, on l’imagine bien de la plume même de Michel Chaillou.

Son récit, qui se présente comme le journal intime de Marie Logeais, « une fille d’un autre temps », nous entraîne en effet au cœur du bocage vendéen. « Dans une campagne perdue », «du côté de Froidfond, de Touvois, avec un brin d’Apremont et de Saint-Julien». Si ces noms de lieux sont bien réels, il n’en est pas de même du  village de Marie. Elle le baptise «  Saint-Martin-des-Bois » mais ajoute aussitôt que c’est un nom inventé. « Le vrai, je le cache afin de me sentir à l’aise dans mes phrases, mes chemins creux, et finalement pour décourager à l’avance d’éventuels cancans au cas où cette manière de journal, fruit de mes heures perdues (elles le sont toutes) tomberait en d’autres mains, car j’y écris trop de choses que beaucoup par ici jugeraient vite mal-disantes ». 

Et c’est vrai que Marie Logeais, dans son ardent désir d’échapper au sort commun des filles de son âge, - se marier rapidement avec un gars du pays  et « s’ensevelir » dans les maternités successives, la ferme, le ménage, - fait figure d’ «extravagante» et se sent étrangère à son village et  à ses habitants. Difficile, en effet, à vingt ans, en 1899, de donner vie à ses rêves d’ailleurs, d’autre chose, dans un petit village corseté par les bois, cerné par « l’avancée des arbres, cette armée des ténèbres ». 

Tout le pays est à l’avenant, avec ses haies fermant l’horizon où seul un bocain peut discerner l’échalier permettant le passage ; ses chemins creux cachés par les branches, enserrés entre deux talus, vite transformés en bourbiers. Il faut alors, pour rester au sec, emprunter la voyette, la sente du haut longeant les haies.

Et les esprits sont comme gagnés par cette sorte d’enfermement végétal, cette vie repliée à l’écart des voies de passage. On se méfie de ce qu’amène la route. On est plein de suspicion pour ce qui vient du nord, mais aussi pour les planauds et les maraîchins, du sud. On évoque avec répulsion la grande ville, Nantes, « bleue, républicaine en diable, trop acquise aux idées païennes ». Car la religion régente ce petit bourg, à l’image du bocage vendéen : pas moins d’un curé et d’un vicaire pour ses « trois mille âmes » ; des croix de pierre, partout, qui « crucifient nos moindres carrefours » ; la méfiance vis-à vis de l’école publique qui accueille peu d’élèves ; le culte de Grignon de Montfort, l’évangélisateur de la Vendée ; le souvenir toujours vivant de la Grande Guerre entre  bleus et blancs. Les superstitions, la croyance aux fradets, garous,  galipottes sont aussi toujours bien vivantes.                                                                                                                                                                                  

Pour échapper à ce marasme existentiel, à l’oppression du bocage, Marie Logeais a ses « clairières », ses lieux secrets, comme la bâtisse abandonnée à l’entrée du village, où elle abrite Jean-Jean, le traînassou, coureur de chemins  secrètement mais vainement aimé ; le grenier où elle se repaît des livres  hérités d’un oncle ; l’exotisme de la Nouvelle-Calédonie où vécut une de ses ancêtres, -une Marie Logeais, elle aussi !-, et où elle séjournera ; et, surtout, le cahier où elle « parle à ses pensées ».

 Ce « cahier à couverture  vert pomme », il est parvenu à Michel Chaillou, comme il l’indique dans une sorte d’épilogue à son roman. « Pas par hasard » ! Mais l’auteur se refuse à en dire plus et termine ainsi : ce serait « par trop s’approcher de mes origines. Or, pour l’instant, je n’y tiens pas ! Une autre fois peut-être, une autre fois ! » Cette autre fois, ce sera en 2011, dans La fuite en Egypte. On y découvre que Marie Logeais est son arrière grand-mère paternelle, qu’elle est de la même trempe que sa grand-mère maternelle, Alice, et qu’elles se sont d’ailleurs connues, jeunes filles, à Pornic. Mais ce qui les rapproche plus sûrement encore aux yeux de l’écrivain, sans doute, c’est qu’elles se sont efforcées, chacune dans leur milieu, la bourgeoisie nantaise ou la paysannerie vendéenne, de « soulever le loquet des convenances » pour « se cogner à l’horizon ». Elles entrent bien dans sa lignée de « volatiles aïeux » !       

 

Virginité, de Michel Chailllou, Librairie Arthème Fayard, 2007, 336 p., 20 €, ISBN 978-2-213-62661-1