Magazine

Ma terre natale est un fleuve, la Loire

Mille lieux sous les livres

Un commentateur avisé faisait remarquer, lors d’une présentation du Dictionnaire amoureux de la Loire, que cet ouvrage avait presque autant de pages que le fleuve a de kilomètres, qu’il était en quelque sorte à l’image de ce qu’il évoquait.

 

Il y a bien, en effet, dans le livre de Danièle Sallenave cette volonté d’embrasser la Loire dans sa totalité, de la présenter dans toute l’étendue de son cours, de sa, ou plutôt de ses sources, à son estuaire nazairien ; de ne délaisser aucune des cités dignes d’intérêt qui jalonnent ses rives ; de dire la variété de ses paysages, « des sites mouvementés » de ses débuts aux  vastes coulées de sable, en aval, « coupées l’été de quelques bras d’eau », changées l’hiver en « plaine liquide ». Les grandes pages d’Histoire qui ont eu la Loire pour théâtre et qui se confondent souvent avec les grandes heures de la France trouvent aussi leur place dans l’ouvrage, tout comme l’histoire des humbles, des « anonymes », des petites gens aux métiers parfois disparus,  qui, au contact du fleuve, ont fait naître sur ses bords une « civilisation de la Loire », un véritable « art de vivre ». « Je voulais, dit Danièle Sallenave, rendre l'hommage le plus complet, le plus juste, le plus rigoureux possible à tous ceux qui ont fait l'histoire de la Loire, sa culture, ses paysages ».

On trouvera donc dans ce dictionnaire la présentation, toujours attendue quand on évoque la Loire, des châteaux prestigieux – Amboise, Azay-le-Rideau, Chambord, Chenonceau, Cheverny,… des écrivains qui font de ce fleuve un merveilleux ruban de littérature : Rabelais, Du Bellay, Ronsard, Balzac, George Sand, Charles Péguy, Maurice Genevoix, Louis Aragon, Julien Gracq, et beaucoup d’autres… Ne sont pas oubliés les grandes figures, artistes, philosophes, savants, hommes politiques qui, eux aussi, par delà leurs liens avec la Loire, ont contribué à dessiner au fil du temps l’image de la France, à forger son identité : Richelieu, Léonard de Vinci, Descartes, le trop oublié Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-arts durant le Front populaire, assassiné en juin 1944.

Le genre du dictionnaire, même s’il s’agit d’un dictionnaire « amoureux », avec son organisation en entrées, ses contraintes de longueur et d’équilibre entre les différents articles, pouvait faire craindre une certaine sécheresse du propos, une enfilade de fiches soigneusement documentées mais plus ou moins impersonnelles. Il n’en est absolument rien et c’est là, sans doute, plus encore que dans la formidable accumulation des savoirs contenus dans le livre, que réside son puissant attrait. Un grand nombre de notices, en effet, font la part belle aux souvenirs personnels, à l’expression de vifs attachements pour un site, un vin, - le Savennières, bien sûr ! -, « une  couleur, un mouvement du ciel chargé de nuages d’ardoise sombre au dessus des toits d’ardoise claire », « une fin d’après-midi de juillet ou d’août ; quand la lumière descend sur le fleuve » et que « les conversations s’éteignent », laissant le paysage pénétrer « le mieux dans l’âme et le cœur : par tous les sens ». L’évocation de châteaux comme Saumur ou Azay-le-Rideau fait affleurer des images d’enfance, tout comme l’église de Cunault fait ressurgir tout un pan d’adolescence en même temps que le radieux souvenir d’un professeur admiré. A l’opposé, l’auteur ne cache pas les fortes réserves que lui inspirent toutes les initiatives qui, au prétexte de créer une « animation culturelle » le long du fleuve, abîment non seulement la Loire et ses abords, mais aussi la rencontre, la communion affective, sensible, des habitants, des visiteurs avec des lieux dont la beauté se suffit amplement à elle-même.

Chez Danièle Sallenave, toutefois, la dénonciation de ces excès de « management culturel » inhérents à notre temps comme la revue de tout ce qui a disparu : petits métiers, objets, coutumes et traditions liés à un mode de vie ancien, etc. ne suscitent aucun repli vers un passé idéalisé, aucune pulsion régressive vers un âge d’or à jamais aboli. S’il y a nostalgie, il s’agit comme elle le dit, d’une « nostalgie active », celle d’une certaine relation au fleuve et, par delà, au monde ; la nostalgie non pas de réalités révolues mais d’une manière d’être, d’une qualité de rapport aux lieux, aux choses et aux êtres qui pourrait, qui peut sans doute encore, nous aider à apporter sens et bonheur à notre existence.