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Jules Grand-Jouan, fils de Nantes

Mille lieux sous les livres

Fils de Nantes, Jules Grand-Jouan la voyait grise, ce qui a pu déplaire à certains, mal à propos, pourtant. Car les gris des lithographies de Grand-Jouan ne sont pas déprimants. Ils sont, au contraire d’une luminosité et d’une douceur délicieuse. On pourrait presque les dire chatoyants.

« Sentir et goûter le charme de toutes ces teintes pâlies et effacées est une joie véritable. Toutes les harmonies de gris s’y retrouvent depuis le gris violet des toits d’ardoises jusqu’au gris bleu des pavés de granit, depuis le gris des vieilles églises jusqu’au gris jaunâtre de la Loire et au gris des nuages plombés où clament les goélands argentés » écrit Grand-Jouan dans son introduction. En fait, c’est en amoureux profond de Nantes, où il naquit et vécut la majeure partie de sa vie, qu’il a conçu son livre Nantes la grise édité en 1899. Celui-ci, comptant 50 lithographies grand format sur un très beau papier, est une véritable ode à la ville qui, dit-il sur le macaron de couverture, « me pénètre de sa douceur grise ». Plus tard, il précisera : « J’aimais Nantes et je voulais en fixer le charme dix-huitième (…) Je voulais laisser un témoignage sensible et ému de cette Venise de l’ouest qui disparaissait et se modifiait ». Il s’efforcera donc de capter tout « ce qui s’effrite dans un émiettement insensible et pourtant rapide », tout ce qui « se perd dans l’uniformité des maisons et des gens, dans l’égalité bête à faire pleurer ».

C’est, en effet, Nantes d’avant les comblements que Grand-Jouan nous fait visiter, avec ses maisons moyenâgeuses des rues et ruelles Sainte-Croix, de la Bâclerie, de la Juiverie, ses porches, ses voûtes, ses escaliers, ses nombreux marchés tourbillonnants de vie puis, éclat de lumière : la soudaine ouverture sur la Loire, la pointe de la Petite-Hollande et le quai de la Fosse où triment les boucaniers (1). Là, « la force s’étale au soleil, active et brutale, l’intensité des coloris fait resplendir les haillons sur les corps en mouvement, et les bruits du travail frappent l’air avec violence. Tout s’y exagère, les sons, les gestes, les couleurs, on dirait presque un coin du midi transporté dans une ville des brumes, ou bien il semble que les navires ont rapporté de leurs voyages aux pays du soleil un peu des terres qu’ils ont quittées et que, les cales ouvertes, ils versent sur le quai les marchandises exotiques avec la lumière des tropiques ». Et le dessinateur, on le voit, se fait aussi poète.

Mais ce n’est pas seulement la ville que  Grand-Jouan magnifie par la plume de ses dessins et de sa prose, c’est aussi ce qui s’y vit et lui donne vie : « L’humanité est une composante importante de son univers. Les traits des individus croisés au cours de ses déambulations dans les rues de Nantes, jaillissent en un kaléidoscope de visages, de silhouettes et d’attitudes : marchandes de poires cuites, de fouaces, de beurre, de cierges, maraîchères, poissonnières, joueurs de vielle, boucaniers, marins, ouvriers, marchands de sabots. Ces portraits laissent poindre les préoccupations sociales et politiques qui vont devenir la cause de son engagement » écrit Marie-Hélène Jouzeau (conservateur en chef du patrimoine), commentant en 2001 les œuvres de Grand-Jouan exposées au musée du Château  de Nantes (2).

En effet, Grand-Jouan (qui signera plus tard Grandjouan) n’a que 24 ans lorsqu’il compose « Nantes la grise ». Il n’est pas encore le féroce caricaturiste ni l’affichiste redoutable qu’il deviendra plus tard. Celui dont un de ses fidèles admirateurs, le dessinateur Gébé, dira qu’ « il aurait pu tout à fait faire partie de l’équipe de Charlie-Hebdo ». Mais ceci est une autre histoire. En attendant, on peut vérifier avec Nantes la grise que, très tôt, Jules Grand-Jouan a fait preuve d’un admirable talent.

 

Jules Grand-Jouan, Nantes la grise, R. Guist’Hau, 1899, réédition en Fac Similé, Coiffard, 2003, ISBN 9782910366193

 

(1) Le mot boucaniers est utilisé dans le port de Nantes, au XIXe siècle, pour désigner les portefaix.

(2) Jules Grandjouan, créateur de l’affiche politique en France, Somogy, 2001.