Magazine

Stéphane Vendé, lecteur utile et spectral

Lecteur de fonds

« Quelqu’un qui lit se constitue un fonds… » Stéphane Vendé le dit, le répète et, sans le vouloir, fait écho à la rubrique qui l’accueille chez Mobilis. Sans le vouloir ? Son regard dans lequel s’invite un brin d’espièglerie montre qu’il n’a peut-être pas employé le terme « fonds » au hasard. 

Stéphane Vendé est donc un lecteur de fonds. Un lecteur de fonds qui trouve le temps de lire dans des semaines partagées entre le lycée Aimé-Césaire où il enseigne la philosophie, l’académie de Nantes où il forme des profs aux nouvelles technologies et où il s’occupe des pages Philosophie du site Internet, de l’association Philosophia dont il est le président, des éditions M’éditer qu’il a créées et qu’il dirige… Ajoutez à cela trois enfants pour faire bonne mesure, agitez, et vous obtenez la vie d’un homme dont on se demande à quel(s) moment(s) de la journée il se permet un petit somme.

« Lire utile ! »

Sa pratique de lecture lève cependant un voile. « Je lis utile, dans tous les sens du terme. Il faut que ça serve à ma vie. Mon urgence, c’est de lire utile ! » insiste-t-il en appuyant ostensiblement sur le mot « lire » pour en souligner le sens qu’il lui donne. Pas question en effet de perdre son temps en librairie en se laissant séduire par une couverture avenante ou une quatrième pleine de promesses. « Pour moi, c’est de l’antilecture, de la communication, du marketing… » Lire est un engagement qui nécessite « de s’abandonner, de se laisser envahir, d’être choqué »… 

La pierre d’achoppement de cette pratique, Stéphane Vendé l’a posée au lycée, lors d’un « dépucelage littéraire » tardif selon lui, grâce à sa professeur de lettres qui lui fait découvrir Sartre. « Un souvenir fondateur ! » Les Mots le marque particulièrement. Il découvre que « chaque livre est une vie qui lui est offerte ». Dès lors, chaque lecture forme avec les précédentes un entrelacs « qui fait le fonds de mon existence, qui me permet d’être au monde ».

Technique et lecture

Très tôt après cette « révélation », la philosophie, plus que la littérature, lui tend les bras. Suite logique, pour ne pas dire inéluctable, Stéphane Vendé poursuit des études philosophiques, l’occasion pour lui de connaître un nouveau choc de lecture : Heidegger et sa Question de la technique. Mine de rien, l’illustre philosophe lui donne ni plus ni moins que le fil rouge qui va lui permettre de tricoter son existence, qu’on pourrait résumer en deux mots : technique et lecture.

À travers ce prisme, Stéphane Vendé ajoute un sens, ou plutôt des sens, au verbe « lire ». Car lire ne consiste plus à s’asseoir dans un fauteuil confortable, ouvrir un bouquin et déchiffrer une suite de signes imprimés sur une page blanche. Aujourd’hui, avec l’apport des nouvelles technologies, lire, c’est aussi entendre et voir. « Nous sommes dans un monde spectral. Internet reconstitue le monde. Bien sûr, il y a des choses qu’on perd, mais il y aussi des choses qu’on gagne. Est-ce que le gain vaut la perte ? Seul l’avenir nous le dira. Pour l’heure, nous ne sommes qu’à la préhistoire de ces changements. »

Fort de ce constat, Stéphane Vendé polit un projet au fil de ses lectures, dont une sera déterminante : La Philosophie du travail, de François Dagognet. « Je l’ai lu et relu, et c’est énorme. »

Avec l’aide de la technique, il prend conscience que la philosophie en langue française peut être diffusée partout. Les éditions M-Éditer voient ainsi le jour en 2003 pour « donner la possibilité quasi mondiale à des auteurs régionaux d’être lus ». L’objectif initial est de publier des livres avec un CD-rom pour que leurs acquéreurs puissent voir et entendre l’auteur, communiquer avec lui. Mais la voie qu’il emprunte s’avère une impasse. Il « reboote » son projet en dématérialisant les contenus. Il n’abandonne pas pour autant le livre papier, mais celui-ci devient le prolongement de sa version numérique, et non l’inverse.

Son expérience d’enseignant fait écho à sa manière d’éditer les textes. Il s’interroge notamment sur les conséquences d’une « jeunesse sans fonds » hypnotisée par les nouvelles technologies. Comment, par exemple, les amener à la lecture ? Réponse : en utilisant les nouvelles technologies. Pour Stéphane Vendé, il y a là plus qu’un enjeu à concilier technique et lecture, mais un devoir envers les générations futures qui, comme les anciennes, ont une nécessité vitale à se constituer un fonds par la lecture. Et devenir les lecteurs de fonds de demain…

 

Petite biographie de Stéphane Vendé

Né en 1962 à Angers, Stéphane Vendé fait ses études à Nantes et obtient un CAPES de philosophie en 1992. Son intérêt pour la technique le pousse à réfléchir sur l’évolution numérique, ce qui aboutit en 2003 à la création des éditions M-Éditer. Paralèllement à ce projet, il continue d’enseigner la philosophie au lycée Aimé-Césaire de Clisson. Il est également président de l’association Philosophia, qui organise notamment les Rencontres de Sophie, interlocuteur et formateur académique « nouvelles technologies pour l’enseignement » et webmestre de la rubrique philosophie de l’espace pédagogique à l’académie de Nantes.