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Nelly Buret : lire, une philosophie du présent

Lecteur de fonds

Plasticienne, taille-doucière, micro-éditrice et enseignante, Nelly Buret est née et a grandi dans le Nord de la France, enseigne à Paris et vit à Angers. Elle est également fine lectrice.

John Taylor : Dans ton appartement angevin, où se trouve aussi ton atelier, on remarque tout un mur de livres, d’art, de photographie — et je pense aux albums de Francesca Woodman et de Mario Giacomelli que tu admires particulièrement —, mais aussi de nombreux recueils de poésie. Quelle est la place de la lecture dans ta vie?

Nelly Buret : Je mesure le privilège d’avoir eu comme enseignante en textile et en gravure Aurore Janon. Tout est à sa place dans sa maison-atelier pour régaler nos sens. J’ai toujours vu chez elle des petits feuillets incitant à la lecture. Tels ceux-ci : "Ne craignez pas pour ceux que vous laissez. Votre mort en les blessant va les mettre au monde" (Jean Sulivan). “Ce que je vois flotter, ne se pose pas” (Jacques Ancet). Ils étaient placés tels de petits cartels près d'une fleur, d'un objet, prières pour soi, pour celui qui les lira, papillons éphémères des vies qui s'y jouent. J’ai lu à cette époque les livres que suggéraient ces feuillets. Mais la lecture m’accompagne surtout depuis ma découverte du Parti pris des choses (Francis Ponge) et du Vide et plein (François Cheng). La poésie a modifié mon regard qui s’est alors lentement tourné vers les “in-visibles”. Des poésies me hantent : celles de Kathleen Raine, d’Henri Michaux, de Jacques Dupin et de Philippe Jaccottet. 

J. T. Dans ta formation, comme dans ton art, il y a trois axes qui “triloguent” : tu as étudié le textile et la gravure, et tu es docteur en arts plastiques avec une thèse qui a pour titre L’enveloppe des corps, déplacement des limites. Dans tes propres créations, comme dans les livres d’artiste que tu édites, tu utilises souvent la gravure et je ressens dans tes œuvres une réflexion plus philosophique sur le rapport entre la mémoire — le souvenir fragmentaire, les vestiges matériels de nos vies — et leur mise en image. Y a-t-il des penseurs que tu lis régulièrement ?

N. B. Mon directeur de thèse était Michel Sicard que j’avais choisi pour ses affinités avec l’écriture puisque lui-même est poète et artiste (cf. ses nombreux livres d’artiste avec Michel Butor). Grâce à lui, lorsque je travaillais sur mon doctorat, j’ai découvert Georges Didi-Huberman, Jean-Luc Nancy mais surtout Christine Buci-Glucksmann et notamment Esthétique du temps au Japon. Le Japon du plus loin que je me souvienne m’attire. Christine Buci-Glucksmann nous permet de mieux regarder la réalité qui gît sous le visible, de proposer une compréhension du Japon qui s’échappe à mesure qu’elle se donne. En ce moment je relis Esthétiques du quotidien au Japon, un livre qui aborde l’humilité du transitoire et la “tendresse” pour le dépouillement.

J. T. Tu es “micro-éditrice” et, dans le cadre de ta maison d’édition, Entre 2, créée en 2004, tu as “fabriqué main” des livres d’artiste à peu d’exemplaires avec tes illustrations et des textes écrits par des poètes : Luce Guilbaud, Albane Gellé, Françoise Ascal, Charles Juliet, François Cheng et Colette Nys-Mazure. S’agit-il de poètes que tu as découverts par la lecture de leurs livres ?

N. B.  J’ai rencontré ces auteurs dans des salons de poésie, me suis sentie en connivence humaine et “spirituelle” avec eux. Certains m’ont envoyé des textes. Il est essentiel que je me sente en affinité avec l’auteur pour le “traduire” en image. Il y a entre l’écriture poétique et l’art plastique, des similitudes de création et l’émotion qui en découle fait vibrer, dans sa quintessence, la question du sacré. 

J. T. Pour Soc et Foc, tu as illustré Faire avec de Lionel-Édouard Martin. Tes images suggèrent l’ambiance des textes tout en créant une suite narrative indépendante. On pourrait presque “lire” tes images.

N. B. J’ai lu les textes de Lionel-Edouard Martin, poreuse aux images qui surgissaient, “perméable” durant tout le processus d’exploration et de production. Une fois le travail effectué (dans un temps concentré) je n’y reviens jamais (comme si l’évidence l’emportait).

J. T. Que représentent pour toi les carnets que tu fabriques en un seul exemplaire, suite à un voyage ou un séjour dans une résidence d’artiste, et qui te sont réservés même si tu laisses tes amis les consulter ?

N. B. Ce sont des ressources que je regarde souvent. Lorsque je les travaille, je rends compte du réel dans une expression minimale (art du peu comme les haïkus). Progressivement le réel disparaît. Restent des textures, des ponctuations colorées qui se posent sur le support à la manière d’infimes particules, des lignes syncopées dans un grand souci de précision. Des signes bruissent, crépitent sur mes supports. Lorsque je les peins, je les associe intellectuellement au corps des lettres. Mer, sable, ciel, rocher, herbe deviennent autant de pavés typographiques, points, traits, ponctuation, paragraphe, titraille, rythmant la blancheur du papier mais aussi des signaux esthétiques qui instituent une lecture de l’équivalence. La beauté vient alors de l’empathie avec un texte que j’écris en même temps. La matière arrive en second, puissante, irradiante, contre-attaquante. À reculons d’abord elle s’établit, dévore l’espace dans une expansion visuelle illimitée et quasi tactile. Ce travail constitue une réserve d’images utiles dans mon travail de gravure. 

J. T. Nous avons souvent parlé de poésie ensemble, mais lis-tu aussi des romans?

N. B. J’aime souvent des écritures féminines “abrasives”, peuplées de personnages sensibles confrontés à la nature sauvage et aux tempêtes humaines. Quelques auteurs et titres : Goliarda Sapienza, L’art de la joie ; Audur Ava Olafsdottir, Rosa Candida ; Herbjorg Wassmo, La trilogie de Tora et Yoko Ogawa, Les tendres plaintes. Lire ces livres m’aide à travailler à une philosophie du présent, à me frotter à d’autres cultures.