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Jean-Louis Bailly : un grand lecteur

Lecteur de fonds

On se retrouve dans un café bien connu des Nantais qui, aux beaux jours, se donne des airs de Flore, avec sa terrasse où l'on vient se montrer. Ce qui n'est pas le genre de Jean-Louis Bailly. L'homme est discret, timide, et par modestie se défend d'être un grand lecteur.

Jean-Louis Bailly
Né en 1953 à Tours, Jean-Louis Bailly est professeur de lettres au lycée Clemenceau à Nantes. Depuis L'Année de la bulle, paru chez Robert Laffont en 1989, il a publié une quinzaine de romans et nouvelles, parmi lesquels Vers la poussière, Mathusalem sur le fil et Nouvelles impassibles aux éditions de l'Arbre vengeur.
Chez ce même éditeur paraît en juin 2015 Une grosse. Très influencé par la pataphysique et l'Oulipo, il est l'auteur du plus long lipogramme versifié. Il est également fort actif sur la Toile pour le plus grand plaisir de ses amis lecteurs.

Quel est votre premier souvenir de lecture ?
C'est moins celui d’un livre en particulier que celui de la lecture elle-même. J’adorais qu’on me raconte des histoires, comme tous les enfants. Mais quand j’ai compris que je pourrais moi-même accéder à ces histoires, j’ai vécu un émerveillement.

Je me revois, pendant les vacances de Noël, me dépêcher d’aller me coucher pour pouvoir lire, mot à mot, ligne à ligne, Les Mémoires d’un âne. Je venais d’avoir cinq ans, je n’ai plus arrêté. Ce serait mentir de dire que l’émotion est intacte depuis lors, mais il reste toujours quelque chose de l’éblouissement initial...
Je me rappelle ma joie profonde quand mes parents m’ont offert ma première bibliothèque rose, comparable à celle qu’éprouve un gamin à qui on donne son premier jeu !
Et d’une nuit blanche passée à lire Ma vie de clown, de Grock, avec une mauvaise conscience qui ajoutait au plaisir: j’avais le lendemain matin composition de géographie...

Dès cette époque, rien ne me paraissait plus beau qu’écrire : je me rappelle m’être dit ça en lisant Le Marchand de nuages, de Léonce Bourliaguet...

Quels grands romans vous ont marqué ?
Ceux que la postérité a consacrés... peut-être à cause de mon métier de professeur, mais pas seulement. Flaubert, Stendhal... Il paraît que leurs admirateurs sont inconciliables. Mais pourquoi n’aimerait-on pas à la fois les romans à grandes enjambées, comme ceux de Stendhal, qui court après ses personnages pour savoir ce qui leur arrive, et l’écriture patiente, la recherche obsessionnelle de la perfection, qui sont celles de Flaubert ?

Quels auteurs vous ont nourri, accompagné dans votre propre pratique d’écrivain ?
Tous ceux que j'aime, ils sont nombreux ! Pour simplifier, on distinguerait ceux qui m’ont appris l’importance de la structure dans un roman, Perec, Faulkner, et ceux chez qui je trouve des modèles de style : Marcel Aymé, par exemple. Ou ceux qui sont des maîtres dans ces deux aspects, comme Raymond Queneau.
Parfois, pour aborder tel chapitre d’un roman, je me dis : tiens, celui-là je vais l’écrire de façon stendhalienne, parce qu’il y faut une sorte de détachement.
En me relisant, je me dis que ce chapitre-là est écrit comme les autres...

Dans la production contemporaine, de quel auteur vous sentez-vous proche ? Y a-t-il des auteurs dont vous suiviez l’œuvre ?
J’aime beaucoup les auteurs de chez Minuit, ou qui y ont commencé. J’ai lu tous les romans de Patrick Deville, et tout Christian Oster, dont la capacité à tenir le lecteur en haleine alors que rien ne se passe (ou presque) me fascine. Toussaint, aussi, même si son dernier roman m’a paru creuser un filon qui s’épuise. Et, indéfectiblement, Jean Echenoz, dont je suis inconditionnel. L’Occupation des sols est une merveille de vingt pages !

« Un livre traduit, c’est au mieux Bach à l’accordéon : mieux que rien. »

Je n’oublierai pas Éric Chevillard, qui réinvente la littérature à chaque fois, et dont le blog quotidien m’est devenu indispensable ; Pierre Michon, qui me paraît dessiner un horizon stylistique au service d’une pensée mûrie et d’une culture immense.

Ces deux-là sont pour moi des références écrasantes, qui vous découragent d’écrire avant de vous jeter sur la feuille blanche. Avec cette inquiétude : combien restera-t-il de lecteurs assez subtils, ayant assez d’oreille pour lire Michon dans une ou deux générations ?

Tous ces auteurs écrivent des textes irréductibles à l’adaptation cinématographique. C’est selon moi un critère premier d’appartenance à la littérature – alors que tant d’auteurs ne rêvent que d’une adaptation ! Or on n’écrit pas parce qu’on ne sait pas filmer.

Quelle œuvre, ou auteur, selon vous méconnu, aimeriez-vous faire découvrir ?
J’aimerais qu’on ne perde pas de vue des auteurs comme Henri Calet, Raymond Guérin, Emmanuel Bove, Jean Forton que réédite Finitude.

Et s’il n’y avait désormais le barrage de la langue, un grand roman picaresque comme Francion, de Charles Sorel, au début du XVIIe siècle. En tant que Nantais, j’aimerais défendre les romans de Robert de Goulaine : ayant dû les relire pour une conférence, j’ai été frappé par les qualités, la cohérence de cette œuvre.

Nous parlons ici de roman, mais lisez-vous des essais, de la critique, de la poésie, du théâtre ?
Assez peu d’essais consacrés à la littérature, peut-être parce que je l’enseigne à un niveau modeste. Quelques-uns tout de même, Sarraute, Gracq, Genette, ou dans un genre très décalé mais stimulant, Pierre Bayard. Je ne cesse de revenir à Montaigne, qui continue de s’adresser à nous. La poésie, pas assez, Jaccottet, ou au gré des rencontres – notre ami Bernard Bretonnière, par exemple.

En revanche, j’ai la tête pleine de poèmes que l’on peut apprendre par cœur, que je me récite en marchant. La poésie contemporaine a perdu ces racines-là, le rythme, le vers qui avaient d’abord une fonction mnémotechnique.

J’ai le sentiment que vous lisez plutôt de la littérature française ? Et la littérature étrangère ?
Moins, parce que l’exercice de la traduction du latin et du grec (pratiqué dans le cadre scolaire) m’a averti qu’il est impossible de traduire. Que retenir de Racine une fois traduit, privé de la musique sublime ? J'en lis tout de même un peu, mais toujours frustré par l’idée qu’un pan essentiel m’échappe.
Un livre traduit, c’est Bach à l’accordéon : mieux que rien. Sauf pour les auteurs à thèse. Je mets Borges très haut, Dostoïevski, Tolstoï, Shakespeare, Calvino, beaucoup d’autres. Des contemporains aussi – je suis en train de lire un roman épatant de l’italien Francesco Permunian – mais très vite je reviens à ma langue, qui est mon univers.

À paraître en juin 2015 : Une grosse, Jean-Louis Bailly, Éditions de l'Arbre vengeur