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Dominique A, un lecteur impatient

Lecteur de fonds

Matin d'été au bord de la Loire. Il a choisi de vivre là. Son disque, Éléor, et sa tournée sont un succès. L'un des artistes majeurs de la scène française est avec nous, simple et souriant. Et parce que c'est simple, on se tutoie.

L'idée que tu sois un grand lecteur te convient ?

Je lis plus que la moyenne des gens, j'achète plus de livres que je ne pourrai en lire dans ma vie. C'est une quête sans fin. Quand je pars en tournée, je laisse toujours un tiers de vide dans mon sac. Si j'ai deux heures devant moi dans une ville, je cherche la librairie.

Dans « Épiphanies » publié dans la NRF, tu évoques ton amour des librairies.

Dans le 9ème, il y a une toute petite librairie, entre Pigalle et Anvers, qui fait pas mal de poésie. J'ai acheté Akhmatova, Rose Ausländer, découverte il y a peu et que j'adore ! C'est frénétique, pas raisonné. Il y a cette mauvaise foi de me dire « je vais le lire », mais ce n'est pas possible, à moins de ne faire que ça, et cette peur de passer à côté du livre qui va peut-être changer la vie.

Tu lis beaucoup de poésie. Je pense à cette belle chanson : Marina.

Les livres de poésie, je peux sans arrêt les rouvrir, j'ai l'impression à chaque fois que c'est un territoire vierge. La poésie traduite, c'est délicat, ce n'est que l'ombre du poète, mais quand l'ombre est belle, je m'en contente. Chez Marina Tsvetaieva, ce qui me séduit au-delà de son écriture, c'est sa destinée. Ma chanson, c'est une façon de parler au-delà d'elle, de la question de l'art en des temps troublés. Qu'est-ce que c'est, faire de la littérature, quand on doit avant tout subvenir à ses besoins ?  Nombre d'auteurs vivent des situations compliquées, mais nous ne sommes pas en temps de guerre ou de famine. Tsvetaieva, c'était ça. Sa poésie était contrariée par la nécessité et la maladie.

Quand est-ce que tu viens à la lecture ? À Provins, où tu t'ennuies à mourir ?

Dès que je sais lire. Chez mes parents il y avait une bibliothèque. C'est cette envie de faire comme les grands, de vieillir plus vite. Mes premiers souvenirs ça doit être Spirou et Enid Blyton. Mais le premier livre de littérature qui m'ait marqué, c'est Le grand Meaulnes, vers 12 ans, dans un cadre scolaire, alors que j'ai tendance à fuir les classiques. C'est resté comme un point d'ancrage, un livre important que j'ai relu plusieurs fois, qui a fait tâche d'huile sur ma vie. Cette image de  Meaulnes qui avance sur le sentier, je la mets en rapport avec les musiques que j'ai aimées. C'est l'adolescent rebelle, le grand-frère éclaireur. Ma première référence littéraire.

C'est vers trente ans que je suis devenu un grand lecteur, en venant à la littérature contemporaine, en m'apercevant de sa vitalité (avant je ne lisais que des morts, comme si un bon écrivain était forcément un écrivain mort !). Ça a changé avec un bouquin de Dominique Fabre, acheté par hasard. Un jour de pluie, me réfugiant dans une librairie, je suis tombé sur ce livre : Celui qui n'est pas là. Le titre m'a interpelé, je l'ai acheté et dévoré. Ça m'a fait prendre conscience que la littérature ce n'était pas que colonnes marbrées et temples grecs, mais quelque chose de vivant. Finalement j'avais un point de vue très scolaire sur la littérature.

Je ne suis pas un lecteur classique. Quand j'aime le livre d'un auteur, j'ai tendance à ne pas vouloir aller au-delà. Il y a des exceptions, mais je ne cherche pas à lire d'œuvres complètes. Tu m'as vu faire quand je rentre dans une librairie, j'y vais à l’aveugle. Je navigue à vue. J'y passe du temps.

C'est ça aussi le plaisir d'une librairie

Tout à fait. J'ouvre le livre et je vois si le rythme de la phrase me convient, si je m'y « coule » bien dès la première page, s'il y a quelque chose qui épouse mon rythme de lecture. Je ne choisis pas forcément un livre en fonction du sujet. Avec le temps, je fuis les épopées ou les sagas. J'ai une impatience de lecteur, je ne peux pas passer un mois sur un livre. J’accepte de me laisser freiner, si c'est Seebald, parce que la matière est riche. Mais de plus en plus je me dirige vers des livres pas trop longs. C'est lié aussi à mon temps d'attention. Quand je lis un livre trop long, j'en achète dix entre temps que j'ai envie de lire. Du coup je lâche beaucoup de bouquins en cours. Grand lecteur, mais aussi un peu inconstant, je ne me sens pas l'obligation de finir.

Cela fait partie des droits du lecteur disait Pennac. Que fais-tu des livres pas finis ? Vont-ils dans la bibliothèque ?

Non, il y en a qui attendent ou qui sont donnés. La plupart sont mis de côté, parce que je ne les ai pas finis par impatience. Par ailleurs, on m'en envoie beaucoup. Je m’efforce de lire ce qu'on me donne. C'est ainsi que j'ai découvert des auteurs, et même lié amitié avec certains.

Tu as apporté des livres.

Comme tu me l'as demandé. Mais lesquels prendre ? Il y en a un qui est une sorte de livre de chevet : Gioconda, du grec Nikos Kokàntzis ; il y a Cette vie, de Karel Schoeman,  chez Phébus. C'est un romancier afrikaner auquel je tiens. Cette auteure chinoise, Wang Anyi, dont le titre est une poésie : Le chant des regrets éternels.

Et ce livre que j'aime beaucoup de François Vergne, un auteur dont on n'entend plus trop parler, Vie nouvelle. C'est vers ce en quoi je tends en tant qu'auteur, une écriture  blanche, tout est en filigrane, sous-jacent. Il y a là une façon de teinter un texte d'irréalité. J'aime beaucoup ça. Mais je peux aussi aimer des choses plus baroques, le lyrisme de Mathias Énard par exemple. Cette profusion d'images m'épate, même si c'est loin de moi. Vie nouvelle, c'est un absolu, il y a ce lyrisme et cette extrême tenue. On y sent vraiment affleurer la vérité des êtres, au détour d'une phrase, on touche à quelque chose d’indicible. C'est très juste, très vibrant. Je ressens souvent cela avec ce qui a trait à l'absence, à ce qui n'est plus.

Tu as des projets de livres ?

J'aimerais bien. Ce matin j'ai écrit la première ligne d'un livre à venir (rires).

Alain Girard-Daudon et Dominique A