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Daniel Bourrion, un lecteur nourri du monde

Lecteur de fonds

Daniel Bourrion a travaillé de 2007 à 2014 comme Conservateur responsable de la section “Bibliothèque numérique” pour la BU d’Angers et, depuis, a rejoint la Direction du Développement Numérique à l’Université d’Angers dans le cadre du “Lab’UA”.

John Taylor : Quelle est la nature de ton travail dans le cadre du Lab'UA ?

Daniel Bourrion : Je pilote actuellement le (jeune, il n'a qu'une année et demi derrière lui) pôle “Données et publications de la recherche”, qui a pour mission d'accompagner et de valoriser le travail des chercheurs, à la fois dans les champs académiques (mise en ligne de leurs articles, en particulier en Open Access via la plateforme Okina de l'Université d'Angers ; valorisation des données "brutes" de la recherche) et vers le grand public (communciation, vulgarisation). Mon quotidien est donc principalement numérique, et essaie d'être prospectif.

J.T. : Tu es donc bibliothécaire et informaticien de métier, mais aussi - et je m’empresse de le dire - pleinement écrivain, avec plusieurs récits parus chez publie.net et sur ton propre site, Face Écran, où tu publies de nombreux textes : fictions, récits autobiographiques, poèmes en prose, un journal, textes d’humour (je pense à ta “Cantique à la bienséance” consacrée à une réception de mariage !). . . Où se trouve le pont entre ton métier de bibliothécaire-informaticien et la littérature comme tu la conçois ?

D.B. Petite précision d’abord : je ne me considère pas du tout comme informaticien. Je n’en ai pas la formation, et suis loin d’en avoir les compétences, à mes yeux. Disons que j’ai une sympathie et une appétence pour ces choses-là. Disons que je suis informaticien par proximité et environnement - je baigne dedans, mais je n’en ai pas les diplômes.

Cela dit, je ne sais pas s’il y a nécessité d’un pont. Pour moi, la littérature, la bibliothèque et le numérique (je pense qu’il faudrait plutôt parler de numérique que d’informatique pour se dégager de l’idée d’outils type PC, hardware, etc., que véhicule le terme d’informatique - par numérique, j’entends tout objet disons “immatériel” même si dans les faits, rien n’est plus matériel que le virtuel), ce triplet donc, c’est la même chose, le même domaine, pour le dire vite, celui de l’information et de l’échange d’information sur le monde. Il n’y a donc pas nécessité de pont (au sens d’objet qui relierait des domaines séparés) puisque je reste toujours, je crois, dans le même domaine, celui de l’échange - ce qui change, c’est peut-être la teneur de ce qui est échangé, mais c’est à voir.

J.T. Quand tu écris un texte, le fait de savoir que tu vas le publier ensuite sur Face Écran ou publie.net influe-t-il sur l’écriture elle-même, sur la ponctuation, le rythme, les transitions, le nombre de paragraphes, même le choix des mots? En lisant tes récits, je note la fréquence de longues phrases pleines de nuances, parfois de très longues phrases qui pourraient constituer toute seule un paragraphe, une partie du récit, voire tout un récit. 

D.B. “L’endroit” où sera publié le texte n’a aucune influence sur son écriture. Littéralement aucune. Ce n’est à dire vrai pas une question pour ce qui me concerne. En pratique, j’écris directement dans l’interface du CMS Drupal qui fait tourner Face Écran, je n’utilise pas d’autre outil, je n’ai pas de “manuscrit”, le CMS est mon outil (autant dire que si je perds ma base de données, je perds presque tout, mais ce n’est pas très grave non plus à l’échelle de l’Humanité). Quand le texte est terminé, je le publie directement sur Face Écran — et souvent, ça va très vite, c’est un mouvement très rapide, immédiat. Et ensuite, ensuite seulement et éventuellement, je le récupère pour le retravailler dans un traitement de texte afin de le proposer à un éditeur.

Cette pratique me semble avoir un effet de forme : en tant que lecteur web (je ne parle pas de lecture sur tablettes ici), je déteste les textes très longs qui m’obligent à scroller pendant des heures. Par ailleurs, quand je travaille un texte, je m’essouffle rapidement, et mes textes sont des fragments (qui, presque artificiellement, deviennent ensuite des textes plus longs, quand je les “recolle” dans un traitement de texte). Partant (lecture web qui induit une écriture web courte, et essoufflement), chaque texte publié sur Face Écran (qui est vraiment la source de tout) est un ensemble quasi autonome qui peut exister, oui, tout seul en tant que tel ou presque.

J.T. Même question que la précédente sur le contenu des écrits littéraires qui se trouvent publiés sur internet et, dans ton cas, sur publie.net et Face Écran. Tu te balades entre la fiction et l’autobiographie intimiste, entre le récit et le poème en prose, entre le journal personnel et la satire sociale ou politique (comme dans ta “Cantique de la paranoïa”). Il y a une large gamme d’émotions qui surgissent de tes textes. Y a-t-il un genre littéraire que tu trouves particulièrement bien adapté (ou, au contraire, moins bien adapté) à la lecture sur écran ?

D.B. À mes yeux, il n’y a pas de genre littéraire qui soit plus ou moins adapté à la lecture sur écran. Peut-être que les formes courtes le sont plus, mais même pas en fait. Non, vraiment, je ne pense pas qu’un genre particulier soit adapté à la lecture écran. Peut-être qu’un genre comme la nouvelle (ou le fragment tel que j’en publie en ligne, dans ma sorte de Journal sur Face Écran) est plus adapté à la lecture dispersée, mais je pense que c’est plus une question de mode de vie (nos vies fragmentées, en hyper-sollicitation permanente, dans une mobilité permanente également) plus que de support de lecture.

La question que je me pose ici, c’est celle des genres littéraires qui émergeront de ces environnements techniques “nouveaux”, des écritures qui en sortiront. Pour l’instant, pour ce qui me concerne, je n’ai pas assez de recul sur le sujet et pour tout dire, je n’y réfléchis pas. J’essaie de ne pas penser la littérature comme sujet théorique.

J.T. Tu es un grand lecteur de la littérature moderne et contemporaine, et je soupçonne une prédilection particulière pour Claude Simon. Ton récit “Plis entre plis” (disponible sur Face Écran), tourne en tout cas autour de ta première confrontation comme lecteur avec l’œuvre de Simon. D’ailleurs, tu évoques le fait d’avoir scanné tout son roman Triptyque sur “d’antiques machines” lors de tes études à la faculté. Comment lis-tu aujourd’hui? Ou plutôt, si tu as le choix pour un texte donnée, préfères-tu un support “papier” ou électronique ?

D. B. Je ne fais pas de différence entre une lecture sur papier et une lecture sur écran. Je lis indifféremment de l’outil de lecture (un livre papier n’est qu’un outil de lecture). Ce qui décide en fait pour moi, c’est la disponibilité du texte sur tel ou tel support, et le moment (il est plus confortable de lire un texte “volumineux” sur un écran de tablette que de trimballer le livre de 2000 pages dans son sac, et je peux partir en déplacement avec des milliers de textes dans une tablette, chose impossible avec un sac à dos). Malheureusement, la plupart des textes n’existent encore qu’en papier : je me rabats donc très souvent sur le papier par défaut. Mais je peux aussi apprécier de lire un bon vieux bouquin papier, ne soyons pas sectaire. . . Vraiment, la question du support n’est pas une question puisque peu importe le flacon, etc. La question de fond pour moi est ici celle de la disponibilité du texte sous tel ou tel support, et le choix que j’ai en tant que lecteur d’en profiter sous telle ou telle forme. La question est celle de l’édition qui ne prend pas le virage numérique, par crainte de je ne sais quoi, sans comprendre qu’un support ne tue pas les autres (la voiture ne tue pas le vélo, et on peut prendre plaisir à rouler avec les deux) et que plus de supports, c’est plus de possibilités de lire, tout simplement.

J.T. Comment te nourris-tu le plus en tant qu’écrivain et en tant que lecteur ? Par la lecture des livres écrits par tes contemporains, par celle des classiques (Proust ?), par l’observation ironique des échanges sur Facebook et Twitter - où tu es également présent -, ou par la vie réelle (que tu observes de très près, comme par exemple dans ta série “Lieux”, et plus généralement dans de nombreux textes regroupés sous la rubrique “Autobiographies” sur Face Écran) ?

D.B. Le monde me nourrit, sous toutes ses formes - et la vie numérique y participe, qui est une vie réelle. Je dirais même en fait que “la vie réelle” n’est pas plus réelle que le reste, que le numérique, ou que la littérature. Il n’y a pas de réel. Il y a des histoires que nous nous racontons, et l’une d’elle est la “réalité”.

Pour répondre mieux à la question, je ne cherche pas à me nourrir. J’essaie d’être dans le monde tel qu’il m’entoure, sous ces formes multiples, et je suis dans ce monde dans une sorte d’état “suspendu”, une attention flottante aux flux que je croise (le monde “réel” est aussi un ensemble de flux, de personnes, de paroles, d’images, tout comme le monde “virtuel”). De temps en temps, dans cet état d’attention flottante dans lequel je suis en permanence, quelque chose, quelqu’un, une situation, déclenche une sorte de “cristallisation”, un éclat d’intérêt et souvent, une phrase qui raconte cet instant dans son présent et ses échos, le fixe et puis en tente la description : c’est le début de la littérature, qui va dire un moment, en rendre compte.