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Clémentine Mélois, au hasard des livres

Lecteur de fonds

Sur la scène du Théâtre du Rond-point, Clémentine Mélois commençait ainsi une sorte de one-woman show : « On m'a invitée à venir présenter ma bibliothèque. C'est assez personnel une bibliothèque, c'est comme un autoportrait. Je me suis dit qu'on pourrait être dans mon salon, que vous seriez venu boire un café, que je sortirais les livres et vous les montrerais. » 

J'ai eu cette chance. Une petite rue calme et pavée au cœur de Nantes, où le temps semble s’être arrêté, un appartement égayé par les livres et les travaux d'artiste. C'est là que Clémentine Mélois me reçoit.

Elle s'est fait connaître par un titre, ou plutôt Cent titres, paru chez Grasset, dans lequel sont pastichées, détournées les couvertures de classiques de la littérature. C'est à la fois subtil et potache, toujours très drôle, et témoigne d'une culture assez vaste. Elle s'en défend. « Je n'ai pas de formation littéraire, je lis beaucoup mais... au hasard ». Ce goût de la lecture lui est venu très tôt. Sa mère sans doute y est pour quelque chose. Quand elle voulait que sa fille, un peu rebelle, lise un livre, elle ne le laissait pas en évidence, feignait de le cacher afin que Clémentine ait l’impression de le découvrir par elle-même.

Elle évoque ses premières passions de lectrice : Sacrées sorcières de Roald Dahl, Porculus d'Arnold Lobel. À neuf ans, elle gagne le premier prix d'un concours organisé par Gallimard : 365 livres ! Folio junior, cadet, benjamin... et un magnétoscope avec une cassette retraçant la fabrication d'un livre. Est-ce là que s'est révélée sa vocation ? Elle enseigne aujourd'hui l'édition aux étudiants des Beaux-Arts. Et ce merveilleux premier prix occupe toujours fièrement plusieurs étagères de sa bibliothèque.

À douze ans elle découvre Le Seigneur des anneaux. C'est un choc violent, selon ses propres mots. Avec l’excès, qu'à cet âge on met en toutes choses, elle s'enferme dans le monde de Tolkien, et décide que rien ne peut égaler cette littérature, que « tout le reste serait décevant. » Pendant trois ans elle ne lit rien, sinon de la poésie, parce que « ça ne raconte pas d'histoire, qu'il n'y a pas  à comprendre ». Elle aime l'écriture automatique des Champs magnétiques de Breton et Soupault.  Son goût pour les jeux littéraires s'affirme. Comme tous les ados, elle lit et aime Prévert, Vian, et Baudelaire pour le spleen. Tout cela est classique. Ce qui l'est moins, c'est sa découverte de Francis Ponge, un poète qui l'accompagne encore aujourd'hui. Elle aime sa rigueur, la précision du langage et l'humour discret. À Nîmes, où elle enseigne, elle va sur sa tombe. Elle me cite par cœur l'épitaphe qui est son dernier poème inédit. Ponge a écrit Méthodes, une sorte de journal d'atelier, dont elle fait grand cas. Il lui plaît qu'un créateur explique comment il travaille. Elle me cite à ce propos Le journal d'une pomme de terre d'Henri Cueco, les Lettres de Rilke.

Puis continuant d'explorer la collection Poésie de chez Gallimard, et toujours un peu au hasard, elle lit Alfred Jarry. Les gestes et opinions du docteur Faustroll la ravissent. De la pataphysique à l'Oulipo, il n'y a qu'un pas  vite franchi. Si elle a découvert Raymond Queneau très jeune avec Zazie dans le métro, c'est beaucoup plus tard que les Exercices de style lui donnent le goût des écritures à contrainte. « Dans mon travail d'artiste, tout ce que je fais, c'est avec des contraintes que je m'impose. »

Contrairement à sa pratique de lectrice un peu dilettante, elle n'aime pas laisser de place au hasard, dès lors qu'elle écrit ou « fait » des livres. De Queneau à Perec, il y a moins qu'un pas. Son admiration est totale pour Les Choses dont elle vient de racheter un fac-simile de la première édition. Son nouveau livre Sinon j'oublie repose sur une construction quasi géométrique que n'eût pas désavouée l'auteur de La vie mode d'emploi. Il s’agit d'une collection de listes de courses, à partir desquelles elle a imaginé de courtes fictions. On ne s'étonnera pas que Clémentine ait rejoint l'équipe des Papous sur France Culture.

Elle me montre dans la bibliothèque les livres « faits maison », des objets drôles, précieux, en unique exemplaire, un travail commencé à l'adolescence. Cette attirance pour le travail manuel du livre, elle pense le tenir de son père sculpteur. À côté de ses propres réalisations, voisinent des livres d'artistes qu'elle goûte particulièrement. Elle feuillette ce qui est à ses yeux un livre fondateur : Esthétique du livre d'artiste, d'Anne Moeglin-Delcroix.  

Revenons à la lectrice. Quelles sont ses pratiques, ses habitudes ? Où lit-elle ? Un peu partout, tous les soirs et beaucoup dans le train. Ses allers-retours réguliers à Nîmes lui en laissent le temps. Que lit-elle ? Ce que le hasard lui présente. Elle suit peu l'actualité littéraire, mais a beaucoup aimé Marcher droit, tourner en rond d'Emmanuel Venet chez Verdier. Sinon, dit-elle en souriant, elle a des phases « monomaniaques ». Ainsi vient-elle de lire une quinzaine de Maigret d’affilée. Une autre fois c'est tout Irving, tout Gary ou Murakami. « Au bout de quelques livres d'un  auteur, on a le mode d'emploi, la mécanique de l'oeuvre ». Toujours ce plaisir de comprendre comment une œuvre « fonctionne ».

Je quitte à regret Clémentine, heureux de cet échange et de ce partage avec une jeune femme drôle, enthousiaste, qui aime avec gourmandise la vie et les livres.


 

Bibliographie

  • Cent titres, Grasset, 2014.
  • Sinon j'oublie, Grasset, 2017.

Pour la jeunesse (et un peu aussi pour les grands !) :

  • Jean-Loup fait des trucs, Les fourmis rouges, 2015.


 

À noter

Pendant le 3e Forum des métiers du livre et de la lecture de Mobilis, le 19 mai 2017, au Lieu unique à Nantes, Clémentine Mélois a proposé son nouveau spectacle Symposium international des collectionneurs de listes de commissions, d'après son ouvrage paru le 5 avril chez Grasset : Sinon j'oublie.

Les listes de courses ont ceci d’émouvant et, parfois, de comique, qu’elles révèlent l’intimité de ceux qui les ont écrites. On y décèle leurs habitudes, leurs modes de vie, leurs manies. L’orthographe, la graphie, la qualité du papier révèlent l’appartenance sociale, le soin de soi et tant d’autres nuances. Mais qui en sont les auteurs ? A partir de chacune de ces 99 listes (reproduites en images et en couleurs), Clémentine Mélois imagine autant de fictions pleines d’humour et de tendresse.