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Les horaires d’ouverture des bibliothèques en débat

Débat

L’académicien Erik Orsenna vient de remettre au président Macron son rapport pour « ouvrir plus et mieux ». Cela traduit bien l’importance, au plus haut de l’État, de la lecture publique dans la politique culturelle et éducative de notre pays. Comme le dit de manière imagée le directeur de la médiathèque d’Angers : « Il y a un gros train qui passe… et il ne faudrait pas le rater. » Mais tous les bibliothécaires ne sont pas prêts à monter dans le « train du dimanche », et le sujet est aussi polémique qu’un projet d’aéroport en zone rurale.

Ouvrir le dimanche ?

Ceux qui s’y opposent font valoir que cela désorganise leur vie familiale. Pour d’autres, c’est épouser une tendance sociétale venant de la grande distribution, et faire ainsi entrer les bibliothèques dans une logique de consommation. D’autres encore estiment qu’avec le travail le dimanche on s’écarte du principe du « vivre ensemble », souvent mis en avant comme ciment d’une société menacée d’éclatement. Certains, enfin, soulignent que la priorité porte plutôt sur les budgets de fonctionnement.

Pourtant, dans les Pays de la Loire comme ailleurs, on constate une large unanimité pour ce changement. Des élus y poussent, le public est demandeur et la plupart des bibliothécaires eux-mêmes, quelle que soit leur position de principe, conviennent de la nécessaire adaptation à l’emploi du temps des usagers.

Mais, font-ils aussitôt remarquer, encore faut-il que les équipes soient assez étoffées pour supporter ces nouvelles charges, d’autant que les bibliothèques ont déjà démultiplié les actions en faveur de la lecture : animations, pratiques dites « hors les murs », etc. 

Ouvrir, mais comment ? avec qui ?

Il devient ainsi difficile de solliciter des bibliothécaires en titre pour un service dominical. Un nombre important de bibliothèques, donc, pour l’instant, n’ont pas pu ouvrir. Et beaucoup de celles qui sont en service ce jour recourent, parfois exclusivement, à des bénévoles ou à des vacataires-étudiants.

Si le public peut se satisfaire de tels arrangements, les bibliothécaires, eux, en soulignent les dangers potentiels. À leurs yeux, il y a le risque de voir peu à peu leur expertise en matière de livres et de lecture minorée. Les bibliothèques perdraient ainsi en partie leur fonction éducative, leur rôle d’accompagnement vers un savoir mieux maîtrisé. 

Du coup, chacun s’accorde pour dire que l’ouverture le dimanche ne peut être décrétée partout, qu’il faut agir de manière avisée et sereine. 

C’est ce qui a été fait dans les Pays de la Loire : alors que Nantes est sur le point de conclure des accords pour des ouvertures en 2018, quelques villes ont, elles, déjà franchi le pas.

À Laval, Orvault, Angers : des ouvertures le dimanche, toutes différentes 

Comment s’est décidée l’ouverture du dimanche à la bibliothèque Albert-Legendre de Laval et dans les médiathèques Ormedo d’Orvault et Toussaint d’Angers ? Chacune a son histoire ! Pour la plus ancienne, celle de Laval en septembre 2011, tout est parti du constat d’une érosion du nombre d’usagers. Du coup, il fut aisé au directeur de l’époque de convaincre les élus du bien-fondé de cette mesure, facilitée en outre par l’importance de l’équipe à ce moment.

À Orvault, l’ouverture du dimanche a été effective dès les premiers mois de fonctionnement de la nouvelle médiathèque, en 2013. Les élus, tout comme la directrice nouvellement nommée, estimaient en effet que ce nouvel équipement devait conforter l’animation dominicale de la ville, largement tournée vers les familles. Pour la médiathèque d’Angers, l’ouverture a démarré en février 2016. Il s’agissait là d’une commande politique, puisque la mesure figurait en bonne place dans le programme du candidat élu aux élections municipales. 

L’amplitude et la fréquence d’ouverture présentent aussi de fortes disparités. À Laval, c’est de 14 h 30 à 18 h 30, chaque dimanche d’octobre à fin mars. Ormedo à Orvault est, elle, ouverte de 10 h à 13 h, de septembre à fin mai (hors vacances scolaires), soit vingt-quatre dimanches par an. Pour Angers, c’est un dimanche par mois, le deuxième, toute l’année sauf août, de 14 h à 17 h 30. 

On retrouve la même diversité dans la gestion des ressources humaines. À Laval, au départ, la présence des bibliothécaires, avec le renfort de quelques vacataires, se limitait à cinq-six dimanches par an. Les conditions de récupération étaient par ailleurs très bonnes. Au fil du temps, les diminutions de personnel ont conduit chacun à être présent un dimanche sur quatre. Les récupérations se font désormais dans le cadre d’une annualisation du temps de travail : quarante-cinq heures de sujétion en moins pour six dimanches travaillés. Le recrutement de deux vacataires, à cette rentrée, alors que les postes de ce type avaient été supprimés, a permis de réduire les tensions au sein de l’établissement. 

À Orvault, compte tenu des efforts demandés dans la semaine (nombreuses animations, souvent en soirée ; ouverture tardive jusqu’à 18 h 30, y compris le samedi), le souci a été de ne pas trop peser sur la vie du personnel.

L’emploi complémentaire de deux étudiants-vacataires a permis ainsi d’alléger le rythme de présence le samedi et de renforcer l’équipe de dix bibliothécaires, répartis en cinq doublettes, qui assurent chacune six-sept dimanches dans l’année. Il y a également une petite compensation financière.

À Angers, le choix a été fait de ne recourir qu’à des volontaires, avec des compensations intéressantes en temps et en salaire. Pour éviter les dissensions, le directeur a demandé et obtenu que le choix de chacun soit parfaitement respecté. Pour ces ouvertures dominicales, qui nécessitent la présence d’une douzaine de personnes, priorité a été donnée à des bibliothécaires titulaires capables de répondre aux attentes de nouveaux publics, comme cela s’est vérifié dans le secteur jeunesse. Du coup, cette nouvelle organisation horaire se vit dans la sérénité, et les relations avec la municipalité sont empreintes de confiance.

Au-delà des particularités de chacune, il y a dans ces trois mises en œuvre quelques motifs communs de grande satisfaction. D’abord, l’afflux du public : de 300 à 500 personnes chaque dimanche à Laval ; 70 visiteurs par heure à Orvault, mieux que les mercredis et samedis après-midi, pourtant jours de grosse affluence ; renforcement de l’équipe jeunesse à Angers pour faire face à la demande. On y trouve en grande majorité, à la différence de la semaine, beaucoup de familles et, aussi, des publics un peu plus éloignés, rurbains des grandes ceintures des villes, grâce à une circulation et un stationnement plus aisés.

Et en zone rurale ?

Les bibliothèques, paradoxalement, y sont plus largement ouvertes le dimanche qu’en ville et participent de l’animation des bourgs. Beaucoup, d’origine associative, ont gardé l’habitude des ouvertures dominicales, fréquemment assurées par des bénévoles. Dans d’autres, un embryon d’équipe assure, à tour de rôle, le service du dimanche.

Mais bien souvent, dans les petites structures, la faiblesse des effectifs et des compensations financières ne le permet pas. D’où la solution envisagée par quelques responsables de bibliothèques : une logique de territoire. Ne pas ouvrir partout, mais profiter d’une organisation intercommunale pour ouvrir « mieux ». En s’appuyant par exemple sur l’une des structures à l'effectif plus important ou en proposant un roulement entre les différentes bibliothèques concernées. Cette organisation en réseau aurait toute chance de rencontrer l’adhésion des agents, indispensable pour la réussite de telles opérations. Elle permettrait aussi de mieux coller aux horaires des usagers, souvent présents dans leur commune de résidence seulement en soirée ou le week-end.

Un constat unanime pour terminer : tous les professionnels rencontrés s’accordent pour vanter l’excellent climat qui règne le dimanche dans leur bibliothèque. Il y a peut-être là de quoi susciter un plus grand élan d’ouverture…