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Atelier d'écriture ? Vous avez dit atelier d'écriture ?

Débat

Il existe de nombreuses propositions, sur notre territoire et ailleurs, pour participer à des ateliers d'écriture. Comment appréhender les objectifs, les formes, les méthodes proposées pour se repérer dans cet environnement ? Petite enquête menée à l'automne 2016 par Eric Pessan pour tenter de répondre à la question : qu'est-ce qu'un atelier d'écriture ?

C’est déjà quelque chose...

Cela se déroule à Metz, les jeunes gens se sont installés autour de longues tables où de vieilles affiches de spectacles scotchées servent de nappe, les éducateurs distribuent stylos et feuilles de papier, les mains sont encore dans les poches des doudounes zippées jusqu’au cou, les regards m’évitent, je souris, je dis que l’on va commencer un atelier d’écriture, que l’on va avoir trois week-ends pour écrire une pièce de théâtre qui sera mise en scène par Charles Tordjman. Personne encore ne lève les yeux vers moi. Un jeune garçon souffle. Je demande si quelqu’un sait ce qu’est un atelier d’écriture. Non. Visiblement non. Personne ne sait. Les jeunes sont là parce que les éducateurs ont fait le forcing. Bon, il va falloir commencer par expliquer. 

Au même moment, à Paris, les vénérables éditions Gallimard organisent des ateliers NRF. Six séances, en compagnie d’un auteur maison pour approcher l’écriture. Cela coûte 1500 euros mais l’espoir est fort de voir sa prose repérée, voire consacrée un jour par une publication dans l’une des plus anciennes revues littéraires française. Nul doute que personne ici ne s’interroge sur le sens de l’expression « atelier d’écriture » et pourtant cela ne va pas de soi. L’atelier d’écriture recouvre des réalités bien diverses et l’expression englobe des pratiques très variées qui sont parfois antinomiques. 

 

Pour tenter d’y voir plus clair, j’ai fait une promenade en trois étapes dans la région. En éliminant volontairement les ateliers à caractère thérapeutique et ceux qui ont la prétention de former des écrivains.

Première halte en Mayenne. Edwige Olivrie est coordinatrice des Ateliers d’échanges du Pays de Craon, un service du Centre Communal d’Actions Sociales. Sur place, on propose des ateliers de théâtre, de cuisine, d’informatique, des ateliers sportifs et un atelier d’écriture qui fonctionne en quasi-autonomie. Le public vient de tous horizons même si l’axe principal est de s’adresser à des personnes en situation de fragilité. Quinze ans que l’atelier mensuel de deux heures existe. Parfois douze personnes planchent autour de la table, parfois il n’y a que quatre ou cinq personnes. Les Ateliers d’échanges accueillent un groupe très hétérogène. Certains sont de grands lecteurs, d’autres pas du tout. Ce sont les participants eux-mêmes qui proposent à tour de rôle les consignes d’écriture. Il s’agit d’intégrer quelques mots à un texte, de compléter une phrase cueillie dans un livre ou – se souvient Edwige Olivrie – de construire un texte à partir d’expression sur les fruits ou les légumes.  Le maitre mot est le plaisir, cela n’a pas empêché l’édition d’un recueil et d’un CD de textes lus par le passé, ni d’accueillir chaque année pour deux séances l’auteur que l’association Lecture en tête reçoit en résidence à Laval. 

Alors, c’est quoi un atelier d’écriture ? 

Pour Edwige Olivrie, c’est avant tout un moment de partage et de plaisir. Et – ajoute-t-elle en guise de conclusion – ce que nous proposons est plus un atelier d’expression que d’écriture. La grande richesse vient des différences entre les personnes. Il ne s’agit pas de vouloir faire de la littérature, il s’agit d’être ensemble

 

A cent kilomètres au Sud de Craon, Evelyne Dupré est la salariée de l’association Relief, agréée par le ministère de la Jeunesse et des Sports, elle a son siège social à Cholet où elle propose à la fois des ateliers et des formations à l’animation d’ateliers. C’est dans cette ville qu’elle a découvert ce qu’étaient les ateliers, en avril 1999 : une compagnie de danse, Mic Guillaume, proposait un atelier d’écriture et un atelier de danse pour accompagner un spectacle. La prise de conscience qu’il était possible d’écrire a agi comme un électrochoc. Aussitôt, Evelyne Dupré s’est rendue à la Maison Gueffier de la Roche-sur-Yon pour apprendre à animer des ateliers et – en juin – l’association Relief voyait le jour. Pendant cinq ans – et bien que les ateliers soient payants – Evelyne Dupré est restée bénévole, puis elle a commencé à se salarier, progressivement, à mesure que les propositions se sont diversifiées. 

J’ose une question sur le déroulé d’un « atelier-type ». Levée de boucliers. Il n’existe pas d’ateliers-types, il s’agit de développer des ateliers en fonction des projets, des attentes, des envies. Imaginer les ateliers est un travail important et long – elle insiste à plusieurs reprises sur ce fait. L’important est la recherche : on questionne, on expérimente, on imagine que l’on propose à un public. La recherche, c’est 40 % du temps. Animer un atelier, c’est à la fois apporter un processus d’écriture et animer un groupe d’individus. C’est le message qu’elle fait passer lors des formations qu’elle encadre. La formation sert à faire entendre que c’est un métier de mettre les gens en capacité d’écrire. Formation qui s’adresse à des bibliothécaires ou des animateurs socioculturels. Pas besoin d’être écrivain pour animer un atelier, martèle-t-elle. Et quand je lui réponds que c’est une des conditions pour l’obtention de certaines subventions, c’est son sourire qui vient clore le débat. 

A nouveau, je pose la question de savoir ce qu’est un atelier d’écriture. Evelyne Dupré cite un texte qu’elle a écrit à la demande de Jeunesse et Sport. [L’atelier d’écriture est] un acte posé, un acte de création, exercé au sein d’un groupe d’humains, un acte que tant d’autres ont posé avant nous au regard des œuvres qui sont convoquées tout au long des ateliers

On peut aussi répondre par la négative : l’atelier n’est pas un jeu. Quelqu’un qui ressort bouleversé ou grandi suite à un atelier n’a pas joué. 

 

Quatre-vingt-huit kilomètres plus bas, en roulant vers le sud-ouest, Eloïse Guénéguès dirige maintenant la Maison Gueffier au sein du Grand R, la scène nationale de la Roche-sur-Yon. Pour qui s’intéresse aux ateliers, c’est un lieu incontournable. Créé par Cathie Barreau – actuelle directrice de la maison Julien Gracq – voici des années que ce lieu accueille des auteurs et propose différentes formes d’écriture. Eloïse Guénéguès, elle, est passée par la librairie et la bibliothèque, elle connaissait les ateliers sans y avoir participé. Chose faite d’abord avec Sophie Dugast – salariée de la maison Gueffier – puis avec l’auteure Cécile Portier. 

Alors que se passe-t-il dans la maison Gueffier ? 

Les ateliers sont animés par Sophie Dugast, donc, et Fabienne Martineau, ils sont réguliers (mardis soir, jeudi après-midi), se déroulent à la maison Gueffier mais parfois dans d’autres lieux de la ville (musée, café, hall du théâtre). Chaque atelier s’articule avec la programmation des auteurs accueillis en résidence pour faire entendre leur langue et leur écriture. Il n’y a pas de niveau, de prérequis. La jauge est de 15 personnes et la composition des groupes est mixte.

Il y a aussi les ateliers menés par les auteurs accueillis, ils sont tous invités à le faire et tous ou presque se prêtent au jeu. Les formes varient évidemment d’un auteur à un autre.

Pas d’atelier-type ici aussi, mais certaines invariables : un échauffement, ce qui démarre ce sont les mots, des mots retenus en général suite à la lecture de textes d’auteurs par les participants, cela donne lieu à un petit travail d’écriture. Ensuite on entre dans le ou les livres d’un auteur. 

Et, à la question de savoir quel est le but d’un atelier d’écriture, Eloïse Guénéguès répond : ce n’est pas de faire de tous ses participants des écrivains, le but est peut-être de mieux lire, de se sensibiliser au processus de création, de se laisser un peu faire, d’être de plus en plus gourmand, d’aiguiser son sens critique, d’être plus aguerri face aux œuvres, d’expérimenter l’écriture, d’aller sur des terrains inconnus, d’être un peu bousculé dans sa perception de la littérature…

 

Alors ? Moment de partage ou sensibilisation au processus de création ? Animé par un écrivain ou un animateur ou encore laissé en roue libre et à la bienveillance des participants ? En conclusion de son ouvrage dédié aux ateliers d’écriture : « Ce qui ne peut se dire » (Actes Sud, 2014), Virginie Lou-Nony écrit que L’art demeure cette mince bande de tapis sur le sol de nos existences, ce lieu étroit où (…) l’homme reste ce qu’il est : rien. Mais un rien qui écoute, tente de penser, chante pour ses frères humains. C’est déjà quelque chose…. C’est peut-être aussi simple que cela et c’est sans doute ce que je répondrais lorsque l’on me demandera ce qu’est un atelier d’écriture : c’est déjà quelque chose.