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Les éditeurs ligériens se lancent timidement dans le numérique

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Au moment de la sortie du baromètre 2018 des usages de lecture du livre numérique, il est intéressant de s’interroger sur l’appréhension du phénomène par les éditeurs eux-mêmes. Petit panorama des pratiques numériques dans le domaine éditorial en région.

Le 8e baromètre publié par la Sofia, le CNL et la SGDL montre que 20 % des personnes de plus de 15 ans ont déjà lu un livre numérique. Ce chiffre reste stable depuis plusieurs années, même si les pratiques des lecteurs s’intensifient : ces derniers lisent plus, achètent plus, dépensent plus.

La littérature est le genre le plus prisé, (7 lecteurs sur 10 lecteurs de numérique), loin devant les livres pratiques, les essais (4 lecteurs sur 10), et très loin devant la BD et la littérature jeunesse (à peine plus d’1 lecteur sur 10).

Par ailleurs, le chiffre d’affaires de l’édition numérique en 2016 représente 8,65 % du chiffre d’affaires total des ventes de livres des éditeurs. La part des ventes numériques dans les domaines universitaire et professionnel équivaut à 41 % du chiffre d’affaires des ventes totales . 

Face à ce double constat, un lectorat encore limité qui ne progresse pas et un chiffre d’affaires faible au regard de l’économie totale du livre, et qui touche principalement les ouvrages universitaires et professionnels, entendons la réaction des éditeurs ligériens.

D’octobre 2017 à janvier 2018, j’ai rencontré 16 éditeurs adhérents au Coll.Libris , le collectif des éditeurs dans la région. À chacun, a été posée la question de son positionnement par rapport à l’arrivée du numérique. Et il a été demandé si des projets de développement sont envisagés.  

Les éditeurs aiment le papier

La moitié d’entre eux ne propose pas à ce jour de livres au format numérique, 4 ont fait un essai sur un ou deux titres, 3 distribuent une partie de leur catalogue sur les plateformes et 1, l’ensemble de son catalogue. Les freins pour franchir le pas du numérique  sont assez nombreux, fortement ancrés chez certains.

Le premier est d’ordre psychologique et générationnel. Difficile de s’adapter aux évolutions technologiques lorsqu’on est éditeur depuis plus de 20 ans. Le livre, c’est avant tout le papier : « je suis de la génération papier », affirme l’un d’eux. Probablement que pour les générations futures, la pratique sera plus développée, mais pour l’instant, inutile de s’y précipiter.

D’autres idées fortes sont véhiculées. Certains évoquent le fait que ce n’est plus le même métier. Yves-Marie Alain (éditions Le petit génie), estime que « le papier garde et fixe la mémoire dans le temps, alors que le numérique est plus fait pour l’éphémère ». « La création de beaux livres est notre marque de fabrique », affirment les éditions Soc et Foc. Les éditeurs aiment, selon leurs termes, le beau papier, la belle couverture, la belle reliure, évoquent la qualité et le plaisir de l’objet et ne voient pas ce que le numérique apporte de plus.

 « Tout ça pour ça »

Le deuxième frein est économique. Les éditeurs ne se lancent pas dans le numérique parce que le public ne répond pas présent et que les retombées économiques sont nulles. « Tout ça pour ça ! », lance Jean-Luc Houdu (Banquises et comètes). Tant d'incitation de la part de la profession et des pouvoirs publics pour parvenir à un non-développement de la lecture via la numérique. 

Albert de Pétigny (Pourpenser) a sorti la calculette : « Je ne vois pas l’équation économique. L’expérience tentée sur Immatériel.fr ne nous a pas convaincus. Nous l’avons testée pendant 3 ans sur une dizaine de titres : 150 ventes par an à moins de deux euros…, on ne peut pas dire que cela vaille le coup. » La rentabilité est bien une condition indispensable : « Certes, si ça marchait, si les ventes explosaient, j’irai », explique Bernard Martin (Joca seria).

Éternel débat entre l’offre et la demande. Pourquoi développer une offre pour un public qui n’existe pas ? A contrario, comment attirer le lecteur s’il n’y a pas d’offre ? Si l’édition proposait une offre diversifiée, en masse, et à des prix abordables, qu’en serait-il du développement de la lecture numérique ? 

À un moindre degré, on évoque aussi  des freins techniques. Louise-Anne Petit (Cosmografia) trouve que la gestion des images sur des Epub n’est pas toujours aisée. On ne lit pas des images couleur sur les liseuses. Et qu’en est-il de la protection des fichiers ? Difficile de lutter contre le piratage, si ce n’est en proposant des protections comme la DRM qui engendre de nombreux problèmes avec les utilisateurs et dont le coût de mise en œuvre semble exorbitant.

« Puisqu’il faut y aller »

Pourtant, même si ce n’est pas une priorité dans l’immédiat, un certain nombre reconnaît qu’il faut y aller.

Certains ont essayé avec des résultats peu probants. Françoise Plessis (Art3Plessis) fait le constat que la conception d’un Epub distribué sur la plateforme Numilog a coûté plus cher que les 4 ventes réalisées.  Joca Seria dresse le bilan d’une vente et d’un téléchargement gratuit sur 1 titre distribué. Les éditions Les Minots proposent une dizaine de titres sur Storyplay’r  depuis 2 ans, des titres qui ont besoin d’une deuxième chance. Au résultat, très peu de clics.

De son côté, D’orbestier, présent sur Numilog, présente aujourd’hui en format PDF environ 80 titres hors jeunesse, 53 titres Rêves bleus et une centaine de titres du Polygraphe repris il y a deux ans. Par ailleurs, depuis 2016, les éditions sont présentes sur Storyplay’r.  Le chiffre d’affaires engendré, même s’il reste modeste, rentre bien dans le chiffre global de la maison d’édition. Avec ce constat : ce n’est que par le nombre que cela pourra marcher. « Les petits ruisseaux font les grands rivières», précise avec optimisme Cyril Armange.

Les éditions du Petit pavé, pourtant soucieuses de l’approche égalitaire de la lecture pour tous, s’interrogent. « Je serais enthousiaste si le numérique faisait lire davantage grâce à la lecture sur écran, mais j’ai des doutes. Pas sûr que le droit à la culture pour tous se développe ainsi », affirme Gérard Cherbonnier. Pourtant, elles viennent de franchir le pas, acceptant les « les contradictions entre la vie matérielle et les forces sociales » ! « Bien sûr pas n’importe quels livres, principalement les livres d’auteurs qui sont dans le domaine public et qui seraient donc de toute façon récupérés en direct par les sites marchands des multinationales », est-il clairement précisé sur leur site.

Notons enfin l’exemple de La mer salée, le seul éditeur des Pays de la Loire à proposer pour chacun de ses 10 titres, une offre papier, numérique et couplée. Pensée dès sa création en 2013 dans une démarche globale de développement et une stratégie marketing complète. « Mais on ne veut pas que ça tue le papier », précise Sandrine Roudaut. Le  numérique vient  en complément du papier dans un  modèle économique global, avec un coût du numérique qui ne dessert pas l’offre papier.

Des avantages reconnus

Malgré cette timidité ambiante, de nombreux avantages sont avancés par les éditeurs. Les éditeurs jeunesse reconnaissent que l’Epub enrichi (on parle de réalité augmentée) présente un intérêt autant culturel que pédagogique. « C’est une véritable opportunité », lance Stéphanie Baronchelli (Gulf Stream). Associer le texte à de la vidéo, de la voix, de la musique, de l’animation, toute cette interactivité diversifie, encourage, alimente la lecture. « Créer un autre univers de lecture. »

Même si, reconnaissent-ils unanimement, cela demande un investissement important en temps et en argent. Anaïs Goldemberg s’interroge : « Comment passer de l’intention au projet et intégrer ce développement à l’avenir ? »

La liste des avantages avancés pourrait être complétée et développée : la possibilité de réédition d’un livre épuisé, la facilité de lecture pour déficients visuels, la vente à l’étranger, un outil de promotion, la découverte par le feuilletage, le livre qu’on ne garde pas, l’intérêt pour les ouvrages/articles scientifiques ou les guides pratiques ou de voyage… 

Certains, enfin, comme Sandrine Roudaut (La mer salée) ou Catherine Tourné (Lanskine) évoquent un réel intérêt pour le livre audio, dont la demande est de plus en forte. Sur ce sujet, il serait peut-être intéressant de mettre en place une plateforme régionale de diffusion et de distribution. Ce serait une manière innovante de valoriser la production en région.

« Tout est à apprendre et à appréhender »

Face à un environnement réticent, à des lecteurs encore peu nombreux en France, à des réalités économiques complexes, le numérique a du mal à s’imposer. « Tout est à apprendre et à appréhender », reconnaît Armelle Pain  (Warm). Il faut penser le livre différemment ou, plus précisément, penser la lecture différemment, et par là même, l’édition. 

Aujourd’hui, le livre reste papier. On fait d’abord du papier puis on envisage, plus ou moins avec entrain, le numérique. Demain, le livre est multisupport. Le monde de l’édition est-il prêt à s’en convaincre ?

 

 

 


La réalité de l’édition numérique dans la base Mobilis

Sur les 150 structures éditoriales recensées dans la base régionale de Mobilis, 5 publient uniquement des livres numériques et/ou audio (CDL éditions, 15K, Les bookonautes, Mobidys, Slidybook). Quatre d’entre elles ont moins de deux ans d’existence.  Difficile pour le moment de juger de la réussite  des projets, l’économie dans ce domaine étant fragile.

Quant aux éditeurs papier déclarant publier des livres numériques, ils sont au nombre de 10. La réalité est un peu plus complexe, d’une part parce que les éditeurs traditionnellement papier ne déclarent pas forcément qu’ils font du numérique, et, d’autre part, parce que l’implication dans le numérique est relativement récente. La base régionale mérite sur ce sujet d’être actualisée par les éditeurs eux-mêmes.