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Rendre visible l’invisible. Rencontre avec Annie Bonnaud, du centre de conservation Joël-Le Theule BnF

Rencontre

« Nous participons à rendre le plus visible possible la partie invisible de l’iceberg que sont les collections de la BnF. » Annie Bonnaud est directrice du centre de conservation Joël-Le Theule, antenne de la Bibliothèque nationale de France à Sablé-sur-Sarthe (72).

Le centre de conservation Joël-Le Theule, du nom du maire de Sablé-sur-Sarthe qui a cédé le château de la ville qui domine la Sarthe à la Bibliothèque nationale de France, comporte des ateliers de conservation pour sauvegarder les collections de presse en extrême mauvais état. Sa création a eu lieu en 1979, au moment des premières décentralisations menées par l’État. Trente ans plus tard, en 2009, le site est menacé de fermeture et ne doit son maintien qu’à deux conditions : le non-remplacement du personnel sur le départ et l’accueil du public (voir encadré ci-dessous). C’est dans ce contexte qu’Annie Bonnaud prend les rênes du Centre avec pour mot d’ordre de concilier ces objectifs avec la poursuite de l’activité.

La conservation préventive (qui s’articule autour de trois pôles : la numérisation, le catalogage et la désacidification) et la restauration sont les deux volets de l’activité de ce centre technique de la BnF.

Conservation préventive

Avec ses douze numériseurs, dont un acquis récemment pour le traitement du format A0 (84,1x118,9 cm), le centre est capable de numériser n’importe quel document, ce qui en fait un site unique en France. Cette activité de prise de vue s’accompagne d’une phase de la « postproduction » qui consiste à référencer toutes les pages numérisées. Quinze personnes composent ce pôle , mis en place en 2005, la numérisation ayant remplacé petit à petit la technique du microfilm, obsolète.

Le catalogage, complémentaire, mobilise près de dix personnes. Cette activité est un préalable à la numérisation et représente une tâche titanesque car « il y a beaucoup de fonds non catalogués à la BnF », rappelle Annie Bonnaud. C’est aussi une étape indispensable. Sans elle, « c’est comme si vous rangiez des documents dans votre bibliothèque et vous ne saviez plus où vous les aviez mis… » – inconcevable à l’échelle des fonds de la BnF.

Enfin, le dernier pôle de la conservation préventive, celui de la désacidification, consiste à préserver les papiers qui, avec le temps, ont tendance à jaunir et à se craqueler. Une seule personne est affectée au fonctionnement de l’installation, mise en place en 1985 de manière expérimentale. Le centre Joël-Le Theule peut s’enorgueillir de posséder « la seule station de désacidification de masse sur le sol français ».


 Quelques chiffres

Le centre Joël-Le Theule, c’est, chaque année, près de un million de pages numérisées, 10 000 notices créées, 23 000 documents à plat traités, 500 ouvrages restaurés et 6 tonnes de documents désacidifiés.


 

Restauration

Livres reliés, affiches, cartes, estampes, photographies… La restauration concerne tous types de documents, y compris après leur numérisation, car un traitement informatique n’est pas sans conséquence. « Il y a une éthique de restauration. Tout le savoir-faire est d’arriver à une restauration qui soit visible sans l’être », explique Annie Bonnaud.

Cette délicate mission est confiée à une vingtaine de restaurateurs, répartis en deux équipes : l’une traitant les ouvrages reliés, l’autre les documents à plat. A priori, le profane pourrait penser que la difficulté de restaurer un document est proportionnelle à son âge, mais « les documents anciens peuvent être quelquefois en bien meilleur état que des documents plus récents ». À titre d’exemple, le Pentateuque de Tours, qui date du VIIe siècle et qui est le plus vieux document traité au centre, « n’a pas forcément eu besoin de plus de temps ».

Deux savoir-faire spécifiques

Armé d’un ensemble d’outils performants pour la conservation et la restauration de documents très divers qui couvrent le dernier millénaire, le centre Joël-Le Theule a développé deux savoir-faire spécifiques. Tout d’abord le traitement des très grands formats. « Quand vous devez manipuler pour le restaurer un document qui fait trente kilos, ce n’est pas pareil qu’un petit livre. Il faut travailler à deux », explique Annie Bonnaud. Cette capacité à traiter les très grands formats est évidemment liée au parc des machines que possède le centre, mais aussi à l’espace offert par le château de Sablé-sur-Sarthe.

L’autre spécificité, « c’est de faire ce qu’on appelle du traitement combiné ». Un fonds de la BnF peut être restauré, désacidifié, catalogué et/ou numérisé sur le même site. Un atout non négligeable pour le centre.

« Largement ouvert »

Les fonds de la BnF constituent l’essentiel du matériau traité. Néanmoins le centre est, comme le rappelle Annie Bonnaud, « largement ouvert » à d’autres structures pour la désacidification notamment, traitement peu connu voire parfois boudé par certaines bibliothèques ou centres d’archives, d’autant plus que le centre de Sablé est le seul à posséder une telle station en France.

L’avenir pour le centre Joël-Le Theule se construit donc sur deux axes : le maintien de ses savoir-faire et leur valorisation auprès du public et d’établissements susceptibles d’en bénéficier.

 


 Le plancher a flanché

Depuis son ouverture en 1979, le centre Joël-Le Theule a régulièrement ouvert ses portes au public pour les Journées du Patrimoine. Hélas, lors en 2000, une poutre de soutènement au deuxième étage a flanché, entraînant l’affaissement du plancher. Pendant presque dix ans, le château est resté fermé en attente de travaux. C’est avec l’arrivée d’Annie Bonnaud à la tête du Centre, en 2010, que le site a rouvert au public.