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Rencontre avec Mireille Rivalland. Chronique de la planète Atalante, dentelle de l’édition spécialisée

Rencontre

L’Atalante, c’est une longue et belle histoire. Ce n’est pas Mireille Rivalland qui dira le contraire, elle qui aura en 2019 « trente ans de maison ».

La librairie L’Atalante est née en 1979.  Pierre Michaut, son fondateur, se tourne vers l’édition peu de temps après, en 1982. Mireille Rivalland le rejoint en 1989. Dès le départ, L’Atalante affirme un goût prononcé pour la littérature populaire, le cinéma bien sûr (avec un nom pareil, difficile de ne pas penser à Jean Vigo), la science-fiction et le policier. Depuis le milieu des années 90, du fait de la part grandissante de l'activité éditoriale, celle de librairie ne représente plus que 10% du chiffre d’affaires de la maison.

Pour Mireille Rivalland, les débuts n’ont pas été difficiles à proprement parler. Il faut se replacer dans ce contexte des années quatre-vingt, avec la loi Lang, le prix unique du livre. L’Atalante et Rivages naissent en même temps. À l’époque, l’émergence du « Portable Computer » favorise l’arrivée des éditions spécialisées, chacun peut s’improviser metteur en page. Pierre Michaut est dans ce courant novateur mais aussi dans la tradition des libraires éditeurs du XIXe siècle. Il privilégie des littératures choisies et non pas élitistes. « Et le succès est vite arrivé... Sans doute cette effervescence du lancement nous a portés. » Mireille Rivalland se souvient des premières réussites de librairie. Sont édités Orson Scott Card, Michael Moorcock, puis Pierre Bordage, Terry Pratchett, Andreas Eschbach, aussi Dmitry Glukhovsky et même une bande dessinée, La brigade chimérique.

« Nous sommes avant tout des passeurs, mon métier existe pour véhiculer des idées. » Mireille Rivalland définit ainsi sa profession.

Un pacte se crée avec les auteurs et les lecteurs. Quand l’éditrice parle d’engagement, ce n’est pas pour faire bonne figure. L’engagement est bien réel et non virtuel comme dans ces mondes imaginaires qui peuplent les livres de L’Atalante. Depuis les années soixante-dix, où sous la seule étiquette de science-fiction on regroupait aussi bien le récit d’anticipation que la littérature fantastique, la SF a bien évolué ou plutôt s’est trouvé des mouvements, des tendances. Il y a des genres dans le genre qui consituent sa richesse. Steampunk, anticipation, hard science, cyber punk sont les veines principales de cette hydre.

La préférence de Mireille Rivalland va à un genre qui s’aventure aux confins des univers : « J’aime le space-opera, qui pour moi, s’apparente au western. » Explorer des contrées nouvelles fait sans doute partie de sa personnalité. Élevée dans la culture classique, elle a su aller voir au-delà. Mireille Rivalland l’affirme : « la littérature est un accompagnement de vie. » Aujourd’hui, au palmarès de ses auteurs préférés on compte : Pierre Bordage, John Scalzi, Becky Chambers, et en fantasy historique, Guy Gavriel Kay.

Futur à composer

L’éditrice se réjouit des tentations nouvelles qui tiraillent le livre, des terres à conquérir. Le numérique (lancé en 2013 à L’Atalante) comme le livre de poche (nouvelle collection La petite Dentelle, en 2017), sont les nouveaux défis que se lance la maison d’édition. D’ailleurs ce souci du livre beau, même en poche (avec une attention particulière portée à la maquette, à la typographie) s’inscrit dans la continuité de Pierre Michaut, parti en retraite depuis 2014. La charte graphique des couvertures de la collection poche a bénéficié d’un travail soigné, signé Raphaël Defossez, très attaché à l’histoire de L’Atalante depuis dix ans.

Mireille Rivalland sait s’entourer : « Il faut savoir se compléter et s’épauler, l’édition est un travail d’équipe. » Et c’est avec cet esprit propre à L’Atalante, que la maison d’édition est devenue Scop (société coopérative et participative) en 2012. En tant que cogérante, Mireille Rivalland précise : « Cette aventure, si elle se montre parfois contraignante, est avant tout bénéfique. La structure demande un réel boulot pour faire l’apprentissage de la vie en collectif. » Aujourd’hui la Scop compte dix salariés, deux cogérants, douze sociétaires, dont trois « extérieurs » : Pierre Bordage auteur, Patrick Couton traducteur, et Alain Kattnig directeur de collection. S’il arrive que les points de vue diffèrent, l’esprit d’équipe l’emporte, tout comme au sein du comité de lecture où un coup de cœur ne sera pas validé avant d’avoir eu l’aval d’une ou deux autres personnes.

La maison d’édition, après ses succès de librairie, a dû aborder le métier en adoptant d’autres pratiques au virage des années 2000. Le facing est de mise chez les libraires (présenter la couverture de face). Il faut penser le rapport à l’image et au graphisme différemment.

Par ailleurs, si les festivals ont toujours été des temps forts, l’événementiel culturel a la cote. Raison ou conséquence de la moindre fréquentation des librairies ? Pour certains lecteurs, l’événementiel devient le moment privilégié pour acheter des livres. « L’avantage de la SF fait que nos lecteurs sont très souvent technophiles, et donc gros consommateurs de réseaux »... et donc vite au courant des manifestations spécialisées.

Mireille Rivalland se dit ravie de vivre un moment de changement. Mais d’ajouter que l’essentiel reste le livre et la relation privilégiée auteur-lecteur. En faisant le choix d’une littérature populaire, L’Atalante continue d’aller de l’avant. Sans élitisme, « nous publions des livres que nous aimons et que les gens choisissent », s’inscrivant en quelque sorte dans un courant culture pop. Le public constitué de nombreux étudiants et adolescents ne se limite cependant pas à ces tranches d’âges, loin de là : la librairie a son habitué de quatre-vingt-quinze ans. Ce sont des lecteurs volontaires qui affectionnent les lectures communautaires, facilitées encore une fois par les réseaux sociaux.

Sans ambages on peut rappeler que L’Atalante a acquis une forte notoriété en littérature de l’imaginaire, grâce à son talent de découvreur. Elle sait dénicher des auteurs de toutes les nationalités ou presque, avec entres autres des Français et ce, dès l’origine, allant à l’encontre de l’idée d’une SF essentiellement anglo-saxonne. Dans cet esprit pionnier, la petite maison d’édition qui a bien grandi lorgne vers d’autres horizons. Il serait question d’adapter sur grand écran la série BD La Brigade chimérique et Wang de Pierre Bordage... comme un clin d’œil à l’origine cinématographique de son nom : L’Atalante.