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Black Box, la « Japan touch » des Pays de la Loire. 
Rencontre avec Alexandre Regreny, directeur

Rencontre

Black Box est installée près de Saint-Nazaire depuis 2009, et développe depuis 2013 son label d'édition manga papier.

L’année 2015 a vu renaître le sourire chez les éditeurs de mangas. Après cinq années de baisse, le marché a augmenté de 8,3% en valeur et 6,5% en volume ; cela représente 12,4 millions d’exemplaires vendus. La « génération Dorothée » (du nom de la première émission de télé pour la jeunesse à diffuser des mangas entre 1987 et 1997), a réussi sa mue et les éditeurs de mangas s’adressent désormais aux plus de 20 ans. L’âge d’or du manga des années 2000 s’explique par une profusion de publication. La France avait trente ans de retard dans ce domaine, il y a eu donc une frénésie d’édition et de ventes jusqu’en 2010, date à laquelle le marché s’est essoufflé.

Black Box : la passion d’Alexandre Regreny

C’est dans ce contexte que les éditions Black Box s’attaquent aux mangas papier. « Je voulais que ma société puisse avoir un univers complet autour du Japon : animation, manga papier, goodies… Le paysage audiovisuel change et il est difficile de gagner des parts de marché uniquement avec l’animation japonaise, c’est pourquoi j’ai décidé de lancer une collection manga papier où la croissance est plus forte. »
Black Box éditait des dessins animés, environ 300 épisodes par an. Aujourd’hui, elle se limite à des formats courts (13 à 26 minutes) de 100 à 120 épisodes. Les acteurs du marché animation vidéo sont plus nombreux et le coût des droits d’acquisition sont passés de 2 000 euros par épisodes à 3 500 euros. Pour l’édition de manga papier, « je vise en priorité des titres nostalgiques (Goldorak, Cobra, Le Collège fou fou fou), et ensuite je sélectionne plusieurs titres que je communique à la communauté Black Box composée de 7 000 fans. Je réalise un sondage, et le ou les titres qui remportent le plus de succès sont signés et édités. » En moyenne, le droit d’acquisition s’élève à 1 500 euros par tome. « L’auteur valide mes choix éditoriaux et je possède les droits pour cinq ans. »

En règle générale, les royalties représentent un pourcentage sur le chiffre d’affaire réalisé par titre (nombre d’exemplaires vendus multiplié par le prix de vente hors taxes). En moyenne ils s’élèvent entre 8 et 10%. À l’éditeur de s’engager à vendre un volume minimum. Cette somme, payée en avance, n’est pas restituable en cas de mévente. On peut la considérer comme une avance.

Le rôle de l’éditeur ne s’arrête pas là, un travail conséquent l’attend en amont de la mise sur le marché. Il faut en effet traduire le manga, l’adapter et le « lettrer ».

Le « lettrage » : la particularité du manga

Une fois traduit mot à mot le texte du manga, il faut l’adapter : les expressions idiomatiques ne sont pas les mêmes dans les deux langues. Habituellement les éditeurs font appel à des intervenants extérieurs.

Alexandre Regreny précise que chez Black Box, il réunit  « une équipe de trois personnes : un traducteur, un graphiste, un adaptateur correcteur. » Le lettrage consiste dans un premier temps à nettoyer la planche des éléments japonais tels que les textes hors bulles écrits à la main, des retouches de décor et surtout les onomatopées. Durant cette étape, il faut retourner les planches pour en changer son sens de lecture, ce qui oblige à retoucher l’heure d’une montre par exemple, ou des tags sur un mur que l’on verrait apparaître à l’envers etc. Il faut créer ensuite de nouvelles onomatopées : il faut trouver une police qui s’approche le plus possible de l’originale et appliquer des calques et passer aux effets : redessiner les contours de manière identique à la version japonaise. Vient ensuite la création de la maquette et, enfin, le lettrage.

Cette opération consiste à replacer dans les bulles et hors bulles les textes retravaillés. Opération délicate car il faut que le graphiste respecte le texte, quitte à le retravailler encore une fois pour un maximum d’impact avec un minimum de déchiffrage. C'est un véritable travail d’équipe qui nécessite une bonne cohésion et une grande coordination entre les intervenants.

Les fans : des lecteurs vivants 

La communauté de fans de manga est nombreuse et très présente. Lors des Japan Expo, le panier moyen est de 129 euros, un fan peut dépenser par an 300 ans euros chez le même éditeur ! « Nous avons environ 7 000 fans. Notre force c’est la proximité, nous sommes un peu le Système U du manga ! Lol ! ». 

Cette communauté s’est retrouvée pour le Festival Wasabi le 10 et 11 septembre à la salle de la Carrière à Saint-Herblain. L'évènement regroupait des éditeurs, des dessinateurs, des vendeurs d’accessoires de l’univers manga. Les fans aiment faire du Cosplay (pour costume play, jeu de costume, qui consiste à se déguiser en héros de manga). Pendant le festival, les fans déguisés n’hésitent pas à rejouer, en interpellant d’autres fans, des scènes de leur manga préféré, le tout dans une ambiance bon enfant où l’on pratique le free hug, câlin gratuit. Il est impressionnant de constater à quel point cette culture est vivante et combien les lecteurs se sentent concernés par la vie de leur héros ou la ligne éditoriale des éditeurs. Et ne leur dites pas que leur monde est superficiel, les mangas évoluent aussi bien dans des histoires imaginaires que dans les faits de société qui traitent du suicide, de la misère ou du pouvoir.

La France gros consommateur de manga

La France est le deuxième pays consommateur au monde de manga, derrière le Japon et devant les Etats-Unis. Pour les éditeurs japonais, être édité en France est un signe de réussite, une vitrine du luxe qui leur permet de communiquer sur le produit pour le vendre dans les autres pays. 

Les éditeurs de mangas sectorisent leur diffusion :

  • Kodomo : pour les lecteurs de moins de 10 ans
  • Shönene : pour un public masculin de 8 à 18 ans
  • Shöjo : pour un public féminin de 8 à 18 ans
  • Seinen : pour un public masculin de plus de 16 ans
  • Josei : pour un public féminin de plus de 16ans
  • Seijin : public adulte

Ajoutez à cela une classification par genre comme le Yaoi  (aventures sentimentales entre hommes), le manga culinaire ou encore le magical school (lycéens dotés de super-pouvoirs) qui fait un carton dans les ventes en ce moment.

Et chaque éditeur propose également des films mangas en Dvd ou Blu ray, ainsi que des objets liés à l’univers des héros. 

Les souhaits de Black Box ?

Le marché aujourd’hui se régule, et Alexandre Regreny souhaite aborder l’approche client d’une manière différente : le mécénat participatif pour acheter les droits de diffusion et la réflexion sur un système d’abonnement autour de ses sorties. L’abonnement serait à coup sûr un moyen d’avoir une trésorerie d’avance. Elle permettrait également une meilleure marge.

Après avoir travaillé avec des distributeurs comme Hachette et Daudin, Black Box se lance seul dans l’aventure de la diffusion-distribution et possède un fichier assez important pour se passer de distributeur. Alexandre Regreny travaille seul, il fait appel à des intervenants extérieur (3 à 4 suivant le projet) et ne compte pas ses heures. 

Des idées il n’en manque pas et on sent cette équipe prête à affronter les défis et les buts qu’elle s’est fixée, « environ 50 tomes soit 8 à 10 titres par an avec des tirages entre 2 000 et 3 500 exemplaires ». 

Son catalogue compte 95 titres, ce qui représente 3 600 épisodes, 65 coffrets DVD, 25 blu ray et 12 collectors.

Alexandre Regreny est un passionné, il travaille seul et s’attarde derrière son stand auprès de chaque client, pour parler aussi bien de ses collections, conseiller de nouvelles parutions ou tout simplement aider au choix de la lecture. Un de ses rêves serait de publier l’auteur Mitsuru Adachi, dont il affectionne ses livres, même si la publication serait confidentielle.  Ses bonnes surprises de ventes sont cette année la collection « Cobra » et la série « Divine Comédie ». Pour l’heure, les fans de Black Box valident le choix d’un projet participatif sur le titre «  Georgie ».

Un dernier mot ? Un projet ? : «  Mes futurs projets, hum… J’aimerais avoir la chance d’éditer Candy ». Ce qui ne manquera pas d’intéresser les lecteurs de la « génération Dorothée ».