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Patrimoine et création : quelles rencontres possibles ?

La rencontre entre patrimoine et création est un sujet que nous avons voulu porter à la discussion, parce qu'elle concerne de nombreuses initiatives en région. Et en effet, le nombre d'inscrits à cet atelier, près de 25 personnes, a été le reflet incontestable de ce que le sujet passionne les acteurs du livre et de la lecture.

Parmi les présents, on a pu compter Jean-Charles Niclas, directeur des bibliothèques d'Angers, qui a présenté un projet autour de la tapisserie de l'Apocalypse conservée au Château d'Angers.
En 2009, à l'occasion du 600ème anniversaire du roi René, une exposition visant à rassembler sa bibliothèque a été organisée à Angers, avec des manuscrits à peinture de toute l'Europe ayant appartenu au suzerain. 
Par la suite, la bibliothèque d'Angers et le Château ont continué à développer l'action culturelle autour de la galerie de l'Apocalypse. L'organisation d'un projet de résidence de création, avec la volonté de créer un « choc artistique », a débouché sur une création de bibliophilie contemporaine avec la publication de livres d'artistes et la création d'une exposition, « Ruines d'avenir », avec Michel Butor et un groupe d'auteurs.
En parallèle, et en écho au thème de l'Apocalypse et au Chant du monde de Jean Lurçat, une résidence d'écriture s'est également mise en place depuis plusieurs années. Celle-ci donnera lieu prochainement à la publication, aux éditions Joca Seria, d'un ouvrage rassemblant les contributions des différents auteurs accueillis.

Philippe Forest, auteur, nous a de son côté parlé de sa collaboration avec le musée des Beaux-arts et le Musée des Confluences de Lyon qui, en couplage avec les Assises internationales du Roman, ont développé des dynamiques de création littéraire en écho à des objets conservés autour de la thématique « Histoire de l'humanité ».
Là aussi, l'aboutissement de la rencontre entre l'écrivain et un objet (qu'il a eu la liberté de choisir dans les collections du Musée des Confluences) a donné lieu à la publication d'un ouvrage paru chez Invenit. La collection 

La Maison Gracq, dirigée par Cathie Barreau et sise à Saint-Florent-le-Vieil (49), est aussi un lieu où patrimoine et création se rencontrent. C'est l'objet-même de ce lieu splendide, légué par Julien Gracq à sa commune, et rénové à la fois pour accueillir les archives de l'auteur et comme lieu de création pour artistes et auteurs. Pour Cathie Barreau, le patrimoine a grand service à rendre au local. Elle suggère l'idée de développer un festival comme celui des Assises internationales du Roman, qui s'ancrerait dans le territoire et s'adosserait au patrimoine, avec une idée force : celle du passage entre patrimoine et création contemporaine, entre érudition et grand public.
Philippe Mathé, du BiblioThéâtre, abonde en ce sens. Le patrimoine est un outil pour le territoire local qui dispose souvent de peu de moyens. Le patrimoine est trop souvent oublié, et un temps festif peut faire résonner une envie de futur !

De son côté, la Maison Gueffier, vieille dame du patrimoine bâti de La Roche-sur-Yon, accueille depuis 2002 des ateliers d'écriture et un logement pour des auteurs en résidence. La maison, ancien logis pour fonctionnaires datant de 1807, avait été rachetée par la mairie sur projet de l'équipe de la Scène nationale du Grand'R en 1998. Pour Florence Faivre, directrice du Grand'R, le patrimoine doit être mis au service d'un propos littéraire. Selon elle, c'est le choix propre de l'auteur que de s'emparer du patrimoine pour servir sa création, il ne peut selon elle y avoir d'injonction à l'auteur pour qu'il s'en empare.
Et pourquoi pas ? demande Philippe Forest. L'auteur peut être mis au service du patrimoine, c'est une contrainte comme une autre, une forme de défi artistique que l'auteur peut avoir l'honnêteté de relever lorsqu'il accepte une résidence.

Jean-Pierre Meyniel, conseiller livre et lecture à la Drac Pays de la Loire, souligne combien ces préoccupations sont au coeur des projets de résidence en cours de développement en différents points du territoire régional. La ville de Sablé-sur-Sarthe (72), par exemple, s'interroge actuellement sur la part à réserver au temps de création et à celui de la commande. Il est indispensable que le volet « action culturelle » d'une résidence ne soit pas trop chronophage ; il faut un référent au long de la résidence, garant du temps et des répartitions.
Le groupe s'accorde à souligner combien le temps accordé aux résidences de création littéraire est court : en 3 ou 4 mois, parfois répartis de manière fractionnée, comment l'auteur pourrait-il avoir le temps de labourer, semer, moissonner ce qu'un territoire et son patrimoine ont à lui apporter ?

Pour finir, notons qu'une maison d'édition d'un nouveau genre a été présentée : Transbordages est une maison d'édition numérique créée par la Médiathèque de Rochefort-sur-Mer (17) pour publier des textes dont la ville détient les droits patrimoniaux. La mise à disposition gratuite de textes anciens ou contemporains inédits auprès des lecteurs du rochefortais - mais aussi du monde entier - est une forme de valorisation du patrimoine particulièrement originale, soutenue par les élus. Pour la Médiathèque de Rochefort, il ne s'agit pas de chercher à développer le régionalisme ou la littérature de terroir, mais bien de valoriser également la création en terres rochefortaises. Le premier ouvrage publié a d'ailleurs été un long poème de Claude Margat, auteur local à la dimension littéraire universelle indéniable.
La piste du développement de livres enrichis réalisés à partir des expositions patrimoniales est à l'étude, afin de sortir les collectivités de l'ornière des coûts prohibitifs liés à l'édition de beaux livres, et permettre ainsi aux expositions de continuer à vivre bien après la présentation au public.

 

En conclusion, le groupe s'est accordé pour souligner le rôle stimulant du patrimoine pour la création, qu'elle soit artistique, littéraire ou éditoriale. Le patrimoine est et doit être bel et bien inventif. Il doit susciter, nourrir, inviter et il est important de montrer ce potentiel à l'élu pour le convaincre de développer une politique de valorisation du patrimoine ouverte et assumée. 
La question du renouvellement des modes opératoires des festivals est à creuser, afin qu'ils facilitent la rencontre entre projets littéraires et territoires. 

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