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Le livre comme prétexte

Fondatrice et dirigeante des éditions de romans graphiques Ici Même, Bérengère Orieux possède un catalogue composé quasi exclusivement d’auteurs étrangers.

Ici, là-bas : des chemins à traverser

Vue de l’étranger, la France est considérée comme l’eldorado de la BD. Les auteurs d’Ici Même sont parfois publiés en France avant de l’être dans leur pays d’origine. C’est un premier pas. Ils seront ensuite repris par d’autres maisons en France ou dans leur pays d’origine. Bérengère est découvreuse de talents. Le fait d’être polyglotte, ainsi que les liens professionnels tissés avec l’étranger par le passé, l’aident à avancer dans l’univers du roman gra-phique. Et ça marche ! Theo Ellsworth, Koren Shadmi, sont aujourd’hui des auteurs en vue. Davide Reviati, avec Crache trois fois, a fait partie de la prestigieuse sélection Angoulême 2018. Verdad, de Lorena Canottiere, a reçu cette année le grand prix Artémisia.

Les auteurs sont italiens, israélo-américains, mais aussi anglais, russes, polonais, costaricains (une première) ; pour l’instant peu de dessinateurs d’Afrique ou d’Asie. Ce qui guide Bérengère Orieux dans la recherche de ses auteurs est la révélation d’univers narratifs forts et singuliers. 

Dans ce foisonnement de talents étrangers, elle avance avec cet esprit pionnier qui l’amène parfois à réaliser un minutieux travail d’accompagnement. Il s’agit de faire la lumière sur des talents méconnus du public et de faire tomber des frilosités vis-à-vis d’auteurs qui cumulent la nouveauté et le passeport étranger. 

Sa ligne de conduite est à la fois simple et audacieuse : « Publier les livres que j’aimerais avoir dans ma bibliothèque. » Cette ligne claire est de plus en plus reconnue, des professionnels comme du public. À propos de ce travail, l’écho de la presse via Le Monde des livres, Les Inrockuptibles, L’Humanité, pour ne citer qu’eux, a eu un retentissement jusqu’à à l’étranger, comme en Italie, où depuis on la sollicite beaucoup. Un peu trop ?

Tueuse de clichés 

Caroline de Benedetti, l’une des deux permanents de l’association Fondu au Noir spécialisée autour du polar, va là-bas, à l’étranger, repérer des talents pour qu’à notre tour nous les découvrions ici, à travers un festival, un livre, mais pas seulement.

« Deux jours de festival Mauves en noir consacrés à l’Allemagne en avril 2016, c’est peu, trop frustrant. » Caroline de Benedetti veut aller plus loin. Élargir au-delà du livre. Quand elle part à Berlin en août 2016, Caroline prend conscience de notre méconnaissance de ce territoire. « Il existe de nombreux filtres, on projette nos clichés sur ce pays, la presse, la distribution, même la langue avec ses sonorités. » Si l’anglais est estampillé rock, la langue de Goethe ne semble pas se prêter au polar. Et pourtant… le polar n’est pas que nordique. 

2017, direction Hambourg à l’invitation au festival de professionnels du polar, Krimis Machen. Et de découvrir comment vit le livre là-bas. Différemment. Les auteurs sont rémunérés pour leurs lectures. Les dédicaces, la lecture, ne se limitent pas à la librairie ou au café, mais peuvent se dérouler en imprimerie ou dans des lieux historiques comme la Speicherstadt, l’ancien quartier des entrepôts du port de Hambourg. De ces résidences avec son comparse Emeric Cloche, Caroline de Benedetti rapporte interviews et photos (réalisées par Céline Gobillard), un matériau suffisamment étoffé pour réaliser une exposition, Krimi, le polar allemand. L’ambition affichée est la découverte du pays et de sa culture, de ses tensions, à travers le polar. L’aventure allemande se poursuit en septembre prochain avec une résidence d’auteur à Saint-Nazaire, l’occasion pour Simone Buchholz (qui vit à Hambourg) de porter un regard croisé sur les deux villes-ports.

Si le polar français focalise l’attention de l’édition allemande, la réciproque n’est pas vraie. Sebastian Fitzek, Oliver Bottini (Paix à leurs armes), font partie des rares à avoir franchi la barrière de la traduction. Une réticence des éditeurs français persiste. Fondu au Noir œuvre à la levée des obstacles. Abattre les clichés !

Festivals : le bal des belles rencontres

Les festivals MidiMinuitPoésie, organisé par la Maison de la Poésie, et Impressions d’Europe fixent deux grands rendez-vous nantais aux amoureux de littérature. Chacune à leur manière, ces manifestations offrent un échange perpétuel avec le monde qui nous nourri. Si la vie de la Maison de la poésie est ponctuée de rencontres avec l’étranger tout au long de l’année, son festival MidiMinuitPoésie est l’événement le plus connu du public. En revanche, pour Patrice Viart, coordinateur, et Yves Douet, directeur, c'est le festival Impressions d’Europe qui est le temps majeur de l'association. C'est l'aboutissement d’un long travail de près de deux ans.

À la Maison de la poésie l’ouverture à l’international est une seconde nature. Rencontrer l’ailleurs est avant tout une motivation artistique, une curiosité enrichissante. Irak, Turquie, Colombie, Corée, entre autres pays, sont des partenaires depuis dix ans, le Brésil depuis trois ans. Pour Magali Brazil, la directrice de la Maison de la poésie, c’est une évidence : « la création poétique d’un autre pays nourrit la création poétique ici ». L’objectif est limpide : rencontrer la culture d’un pays à travers un langage poétique, et explorer une création différente.

Tournée vers la création contemporaine la Maison de la poésie ne manque pas de mêler lecture, musique et arts visuels. Du lien créé depuis trois avec Rhizome au Québec naissent des créations croisées. Français et Québécois travaillent en commun. Réunis en résidence de création pour une écriture à quatre mains, Chantal Neveu, auteure québécoise, et Nicolas Tardy, auteur français, réalisent fin 2107 un travail performatif. 

À propos d’Amérique du Nord, Magali Brazil et Olivier Brassard, directeur de collection aux éditions Joca Seria, mènent un important travail de diffusion des auteurs États-uniens, telle Tracie Morris. Un travail collaboratif se joue pour découvrir et inviter un auteur. La Maison de la poésie accueille les auteurs et organise des tournées en France. Si l’écrivain invité n’est pas traduit en France, tout est mis en œuvre pour aboutir à la traduction d’un de ses ouvrages. De ces échanges subsiste ainsi une trace. Cette quête d’ailleurs s’inscrit dans un esprit ouvert à toutes les écoles d’écriture.

De son côté, Impressions d’Europe a pour vocation de faire découvrir chaque année la littérature d’un pays européen avec, tous les cinq ans, une échappée plus lointaine. Justement, cap au sud pour l’édition 2018, le Sud américain, avec Rìo de la Plata, le fleuve, lieu de passages et d’échanges ; l’estuaire entre l’Argentine et l’Uruguay. Les ambitions d’Impressions d’Europe tendent vers cette exigence de découverte : «  Inviter l’étranger, c’est inviter l’écrivain, l’éditeur, le politique » souligne Yves Douet. 

À chaque festival il s’agit de mettre en valeur une grande figure du pays concerné. Cette année, ce sera Borges. En plus de la tête d’affiche, la volonté artistique d'Impressions d'Europe vise à faire connaître les talents contemporains et émergents (Alan Pauls, César Aira, Laura Alcoba, par exemple).

Qui plus est, la manifestation ne se cantonne pas aux figures littéraires strictes mais cherche la pluridisciplinarité. Sont également convoqués les arts scéniques (en lien avec le Grand T et l’Arche éditeur), les arts graphiques (José Munoz pourrait être là), la musique (le tango !).

Impressions d’Europe et la Maison de la poésie cherchent l’une et l’autre l’enrichissement culturel avant tout. Comme des chercheurs de talents en route vers des contrées plus ou moins loin lointaines, ils nous rapportent bien plus que les épices (qui parfois font défaut), bien plus qu'une simple impression exotique et surannée. Leurs expé-ditions se font dans un vif esprit de découverte. Culturel, commercial, l’échange est au rendez-vous. Il livre une internationalisation certaine, et offre également une belle occasion de rayonner pour ces structures incontournables dans le paysage littéraire.

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